La laïcité, une planche de salut pour le monde musulman

La Presse, 21 décembre 2001
Détenteur d’une maîtrise spécialisée en intégrisme islamique (Université de Montréal).

TOUS CEUX QUI ont pris connaissance de la cassette rendue publique par le gouvernement américain montrant les échanges entre ben Laden et ses compagnons ou qui ont pu lire la transcription de leurs propos auront noté la fréquence des références à Dieu (Allah) comme justification de leurs actions.

Selon ben Laden, le meurtre d’innocents à New York et Washington est une victoire dans le combat à finir de l’islam contre l’Occident matérialiste. Ainsi, selon cette conception étroite, tout dommage porté contre notre civilisation est une oeuvre inspirée ou sinon soutenue par le divin.

Cette vision intégriste et médiévale démontre clairement dans quelle impasse se situe la pensée politique dans le monde arabo-musulman. Celui-ci est en effet partagé entre une idéologie passéiste du politique, fondée sur une vision idéalisée de l’islam des premiers temps, et une approche moderne et laïque, mais en perte de vitesse ces dernières années.

Séparer le religieux du politique
Pourtant, s’il est un élément qui, sans être la panacée, pourrait favoriser un renouveau au sein de l’oumma (la civilisation islamique), autrefois porteuse de progrès, c’est un aggiornamento semblable à ce qu’a été en Occident la percée de la laïcité, autour de la Renaissance, soit au XVIe-XVIIe siècle. Comme chacun le sait, la laïcité prône la séparation entre les affaires spirituelles et temporelles et a même trouvé, paradoxalement, une justification religieuse par la parole biblique: « Rendez à César ce qui appartient à César ».

Quoi qu’il en soit, il est largement reconnu aujourd’hui que cette conception a été et reste un des éléments majeurs de l’avancée de l’Occident depuis deux siècles: en détachant le religieux du politique, donc en retirant à quiconque toute autorité basée sur des prescriptions divines, par essence incontestables, l’Occident a pu mettre de l’avant des valeurs d’indépendance, de rigueur scientifique, d’esprit critique, qui expliquent un formidable développement dont les autres civilisations lui envient.

Selon la version traditionnelle et officielle, l’islam est à la fois din wa daoula, soit religion et État. L’islam ne fait pas de distinction entre les affaires temporelles et spirituelles, les préceptes religieux devant trouver leurs correspondances concrètes dans les affaires de la cité. On retrouve ainsi des oulémas (docteurs de la foi) au service des États, qui valident par leurs fatwas (décrets) les grandes orientations du gouvernement.

Cette conception a été reprise par les orientalistes pour décrire le caractère distinct de l’islam par rapport aux autres religions monothéistes. Or, il s’agissait plutôt de décrire l’islam tel qu’il se voyait, dans une vision statique de cette civilisation.

La conception laïque a été introduite en islam, mais n’est jamais parvenue encore à percer, sauf en Turquie où elle n’a pas été débattue mais imposée d’en haut par Mustafa Kémal, au début du 20e siècle. Ailleurs, même si elle est connue depuis 1925 environ, grâce aux écrits de l’intellectuel égyptien Ali Abdel Razek, elle a toujours été d’emblée fortement contestée car associée à une tentative de pénétration insidieuse de la pensée occidentale et donc ennemie des préceptes fondamentaux de l’islam.

Pourtant, nombre de penseurs musulmans d’envergure établissent une compatibilité certaine entre l’exégèse islamique et le laïcisme contemporain, du moins lancent le débat sur des bases rigoureuses.

Un des principaux reproches adressés par les opposants à la conception laïque est son supposé caractère amoral. Or, la laïcité n’exclut pas des valeurs de partage et de souci du prochain propre au domaine du religieux. Ce que la vision laïque rejette, ce n’est pas une pratique du politique sans valeur, mais la mainmise d’hommes se plaçant au-dessus des autres par une interprétation exclusive et autoritaire du sacré, et surtout son utilisation pour justifier des actions relevant des affaires temporelles.

Proclamer par exemple qu’un geste terroriste, comme poser une bombe et tuer des innocents, relève de la volonté divine, constitue une véritable confiscation de la religion, que ce soit en judaïsme, en christianisme ou en islam. Une telle pratique est négation à la fois de la liberté et de la responsabilité de l’homme envers ses propres actions.

Tout comme en islam, la conception laïque n’existait pas à une certaine époque en Occident, mais s’est imposée par la conjugaison de bouleversements économiques et politiques et de changements de valeurs.

Rien n’interdit donc que les musulmans puissent réfléchir à cette avenue, qui permettrait de dépolitiser la place de la religion dans l’espace public et rendre les débats moins émotifs et manichéens. L’échange entre civilisations est un des ferments de l’aventure humaine. Les spécialistes nous disent que la Renaissance en Occident s’est faite en partie par la relecture de Textes Anciens qui avaient été commentés et conservés par les Arabes. L’Occident doit donc aussi sa situation actuelle à des emprunts à d’autres cultures.

Or, malencontreusement dans le monde arabo-musulman, à la lumière du désenchantement et du manque d’espoir des populations, notamment des jeunes, la persistance de la vision intégriste rend difficile le choc des idées nécessaire à l’évolution de la pensée. Cela n’est pas sans conséquence. En préconisant une fermeture à toute idée de réforme pouvant remettre en cause leur conception archaïque de la foi musulmane, les adeptes de l’intégrisme donnent du fil à retordre à tous ceux qui veulent échanger de façon pacifique sur des réformes en profondeur en islam, constamment accusés qu’ils sont de pactiser avec l’Occident dominateur et « croisé ».

Un rôle pour les immigrants musulmans
Contrairement à ce que l’on croyait avant le 11 septembre, cette question de l’évolution de la pensée politique arabo-musulmane n’est plus pour nous tous un enjeu pointu, aux seules fins des spécialistes, mais un élément central de la stratégie globale visant à diminuer les risques que pose pour nos sociétés le terrorisme islamique.

Les communautés musulmanes vivant dans les pays occidentaux sont bien positionnées pour jouer un rôle central à cet égard. À la place de se cantonner dans une attitude défensive et répéter sans cesse que l’islam n’égale pas le terrorisme et de faire faussement porter aux autres, nommément les Américains, les causes de la violence intégriste, certains seraient bien mieux avisés de contribuer au travail de fond requis pour renouveler la pensée religieuse et politique dans leur civilisation d’origine.

Nos gouvernements et organismes spécialisés peuvent aussi aider, notamment en soutenant les forces vives qui, dans le monde arabe et musulman, luttent courageusement pour instaurer au sein de leurs sociétés un cadre intellectuel plus large, ouvert aux débats modernes. Une telle ouverture de la sphère publique ne peut que permettre aux générations futures de ces pays d’occuper une place plus constructive dans le monde de demain.

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