Monde arabe : une autocritique nécessaire

La Presse, 3 janvier 2002
Politologue, M.Cliche est auteur de textes sur l’intégrisme musulman.

LA CASSETTE dévoilée le 26 décembre par la télévision Al-Jazira, avec un ben Laden répétant ses incantations contre l’Occident et les États-Unis, montre de nouveau le terroriste numéro 1 de la planète faire porter l’entièreté des malheurs de l’islam sur des forces étrangères, occultant par le fait même le rôle des musulmans dans les malheurs qui les affligent.

Ben Laden va même plus loin que de vilipender l’Occident: il l’accuse de haïr l’islam et de vouloir anéantir cette religion. Une assertion d’autant plus douteuse que le nombre de mosquées se multiplie en Occident, sans entrave des autorités politiques. Mieux, il n’y a pas moins de 15 000 musulmans dans la seule armée américaine, restés fidèles à la mission d’éradiquer ben Laden et ses partisans.

Or, ben Laden n’est pas un cas isolé en terre d’islam. La pratique visant à faire porter aux autres ses propres malheurs est maintenant très enracinée dans le monde arabo-musulman, autant dans les milieux politiques, intégristes que dans les cercles normalement capables d’analyses plus nuancées.

Les médias d’ici ont rapporté le cas du rassemblement d’une association professionnelle de journalistes égyptiens, dont les membres ont donné un écho favorable à l’intervention d’un des leurs accusant les juifs d’avoir perpétré les attentats du 11 septembre.

Ici même, dans les pages de La Presse (14 décembre 2001), un médecin québécois d’origine arabe, Amir Khadir, a pu écrire que « l’Amérique est amorale », elle qui « s’adonne depuis des décennies au pillage des ressources d’autrui, au renversement des gouvernements démocratiquement élus, à l’invasion de territoires souverains, à la guerre et à la destruction dans le seul but de préserver ses intérêts ou d’en conquérir de nouveaux. » Le médecin va aussi loin que d’accuser les États-Unis de n’avoir aucune fibre morale. Un jugement très dur pour les Américains, pourtant champions de l’engagement communautaire au profit des plus démunis, souvent par le biais de leur église locale. (…)

Ce qui frappe dans ces commentaires est l’absence totale d’autocritique et de prise en charge de la responsabilité des supposés victimes, le monde arabe et l’islam, dans la permanence des malheurs qui les affaiblissent depuis deux siècles. Si tout va mal, la faute en revient uniquement à l’Occident et aux États-Unis notamment, assoiffés de conquêtes et de ressources. Aucune perspective autocritique n’émerge de ces analyses.

Plusieurs régimes politiques du monde arabo-musulman usent du même langage. La technique est bien connue, car elle a pour effet de faire dévier l’attention des maux sociaux vers un ennemi externe, simple et facile à identifier. Dans leur tentative de comprendre les événements du 11 septembre, les médias américains ont grandement rapporté les commentaires acides et caricaturaux contre les États-Unis, Israël et les juifs qui ont cours depuis longtemps dans les médias arabo-musulmans, y compris dans les pays pourtant alliés de la politique américaine.

Certes, il n’est pas à nier que les visées occidentales depuis deux siècles, et américaines depuis quelques décennies, ont parfois nui au développement des peuples de cette région. Mais le travail de reconstruction de la civilisation islamique doit aussi être fondé sur une analyse des facteurs internes ayant mené cette communauté autrefois glorieuse à sa situation actuelle de déclin, de division et d’absence de liberté.

Dans le dernier numéro du magazine The Atlantic Monthly (janvier 2002), Bernard Lewis, un des plus grands islamologues vivants, qui étudie la civilisation musulmane depuis des décennies, décrit ce penchant à la recherche d’ennemis extérieurs et à la croyance aux complots permanents.

Ses commentaires renferment beaucoup de matière à réflexion pour les intellectuels orientaux: « Si les peuples du Moyen-Orient persistent sur leur voie actuelle, le terrorisme peut devenir une métaphore de la région, et il n’y aura aucune sortie pour échapper à la spirale descendante de haine et de rancune, de rage et d’apitoiement, de pauvreté et d’oppression, culminant tôt ou tard dans une autre domination étrangère (…) Mais s’ils peuvent abandonner leurs plaintes et leur tendance à se poser en victimes, régler leurs différends, et joindre leurs talents, leurs énergies et leurs ressources dans un projet créateur commun, ils pourront faire de nouveau du Moyen-Orient, comme ce fut le cas dans l’Antiquité et le Moyen Âge, un centre majeur de civilisation du monde contemporain. Pour le moment, ce choix leur appartient. »

Peu de signes indiquent que la civilisation islamique soit résolument engagée dans cet effort essentiel de renouvellement. On s’attendrait donc à ce que les musulmans qui vivent dans les pays occidentaux, et qui se sont fait une place enviable de par leurs efforts et leur formation, ne se fassent pas les porte-voix de visions simplistes et réductrices.

Leur contribution sera plus positive s’ils prennent la voie plus longue, mais impérative, d’une vision critique globale et rigoureuse, permettant d’enrichir le dialogue déjà difficile entre l’islam et l’Occident.

Les commentaires sont clôturés.