Conflit sino-soviétique : le tango des frères ennemis

Le Continuum, 13 janvier 1986

Le conflit sino-soviétique débute après la proclamation du nouvel État communiste chinois en 1949.
Au lendemain du processus révolutionnaire, les dirigeants soviétiques demeurent sceptiques face à la Révolution chinoise. Staline sait en effet que la Chine a les moyens de réduire la domination de l’Union soviétique et de susciter la division du mouvement communiste international.

Aussi, le traité d’amitié signé lors de la visite de Mao à Moscou en 1950 est l’occasion d’un compromis : l’URSS amène la Chine à reconnaître son rôle dirigeant au sein du monde socialiste, ce qu’accepte Mao qui, tout en s’assurant d’un statut particulier, est pressé de sortir son pays de l’isolement politique.

La disparition de Staline
La mort de Staline en 1953 impose des changements majeurs. Le culte qui entoure le numéro un soviétique a pénétré la Chine, comme symbole de la dictature du prolétariat. La lutte ouverte qui s’engage au Kremlin autour de la succession de Staline permet à Mao de renforcer sa propre autorité. Il voit l’occasion de s’affirmer comme le plus grand leader communiste vivant.

La Conférence de Bandung, des États d’Afrique et d’Asie, en 1955, permet à la Chine, par l’intermédiaire de Chou En-Lai, de remporter un grand succès diplomatique; la Chine se pose comme le modérateur entre les diverses tendances qui s’affirment. Face à cette poussée de la Chine sur le front diplomatique, les leaders soviétiques ne demeurent certes pas passifs, et tenteront, par différents moyens, de contrebalancer et de déstabiliser la diplomatie chinoise.

Pour les dirigeants chinois, c’est au XXe congrès du Parti Communiste de l’Union Soviétique que sont nées les divergences sino-soviétiques; selon les leaders chinois, c’est à ce moment que les Russes plongent dans le révisionnisme. Certes, le congrès cache des divisions profondes, mais les racines des querelles existaient déjà bien avant l’ouverture des délibérations. Trois thèmes sont à l’origine des désaccords entre les deux pays. Ces thèmes, établis par Khrouchtchev, concernent la coexistence pacifique, le passage pacifique du capitalisme au socialisme et la répudiation du règne de Staline.

Sur ce dernier point notamment, les débats sont acerbes. Le XXe congrès devient le forum de la contestation du « culte de la personnalité », et du dirigisme autoritaire stalinien. Cette critique n’a pas l’heur de plaire aux officiels de Pékin, et en particulier à Mao, qui avait choisi le modèle de Staline pour consolider son pouvoir personnel.

Dès lors, quand l’URSS critique Staline elle condamne indirectement, pour le pouvoir chinois, la légitimité de leur leader. L’affrontement porte également sur la politique de coexistence pacifique avec l’Occident et, en tête, avec les États-Unis. Avec ces derniers, l’URSS recherche un modus vivendi tout en profitant de l’accession à l’indépendance des États du Tiers-Monde pour se gagner des appuis internationaux.

Selon les Soviétiques, le passage du capitalisme au socialisme doit s’opérer dans la paix en laissant libre cours à l’attrait du modèle soviétique, et en capitalisant au maximum à partir des échecs du monde occidental. Le vide idéologique de l’après-stalinisme, accentué par les piètres conditions socio-économiques de l’époque, se répercute dans tout le monde socialiste, plus particulièrement en Pologne et en Hongrie. En fait, la crise de la déstalinisation porte un dur coup à l’ensemble des Partis communistes d’Europe de l’Est et met à jour les luttes intestines entre pro-staliniens et anti-staliniens (ou partisans du XXe congrès).

Au cours de ces crises, la Chine appuie la répression en Hongrie, mais est contre la répression en Pologne. Pour Mao, les erreurs des Soviétiques ont été à la source de ces deux crises, et la solution doit être l’affaire non pas de la seule direction soviétique, mais de toute la communauté socialiste. Les « Cent Fleurs » chinoisesAprès les crises polonaise et hongroise, Mao prend l’initiative de lancer la campagne des « Cent Fleurs » qui a pour objectif de tirer les « conclusions théoriques » des évènements de 1956. D’une part, la Chine conclut à la nécessité de mettre fin à l’hégémonie soviétique sur le mouvement communiste international. D’autre part, Mao juge utile de libéraliser le régime chinois, de laisser libre cours aux discussions et en même temps de démocratiser les relations avec les autres pays socialistes, afin de raffermir l’unité du bloc.

Toutefois, face aux débordements idéologiques qu’entraîne cette campagne politique originale, Mao, en fustigeant le révisionnisme, met brusquement fin à l’expérience de libéralisation « Cent Fleurs ».
Pour les dirigeants chinois, le révisionnisme, à l’intérieur, doit être combattu par une transformation de l’infrastructure économique et sociale. Il convient, en outre, d’intensifier la lutte au capitalisme et à l’attrait qu’il exerce. Par le fait même, la Chine heurte de front la conception soviétique de coexistence pacifique. Au début des années 60, les autorités chinoises, incapables de convaincre leurs homologues soviétiques, décident de porter le débat sur la place publique. C’est la publication de l’article « Vive le léninisme ». Comme on le voit, l’idéologie demeure, en fait, la seule arme que peut utiliser la Chine contre l’Union soviétique.

La querelle entre donc dans une nouvelle phase : la contestation de la légitimité des deux régimes, comme gardienne de l’orthodoxie marxiste-léniniste. L’orientation générale du XXIe congrès du PCUS, la dispute sur l’Albanie et surtout la politique nucléaire de Moscou accentuent la division idéologique entre les deux puissances communistes.

Pendant toute la décennie 60, les leaders soviétiques et chinois polémiquent sur l’évaluation de la situation politique internationale et sur la stratégie à promouvoir. Ces querelles théoriques s’alimenteront également de désaccords concernant l’analyse de certains événements de la politique internationale (crises du Liban et de Formose, révolution en Irak…), contribuant ainsi à susciter encore plus de méfiance entre les deux pays.

La Révolution culturelle qui aura cours en Chine (1966) isole le pays de la sphère politique mondiale. Durant les années 70, les relations sino-soviétiques ne cessent de se détériorer, la Chine s’en prenant à tous les aspects de la politique soviétique. Des incidents frontaliers, ayant lieu en 1969, exerceront une influence déterminante sur les attitudes qu’adopteront dorénavant les deux protagonistes. Du côté soviétique, la stratégie consistera à encercler la Chine et à envoyer des troupes aux frontières afin de maintenir une pression constante sur les dirigeants de Pékin. Dès lors, l’URSS deviendra, pour les dirigeants chinois, une menace sérieuse, et l’urgence de mettre fin à l’isolement international du pays se fera de plus en plus sentir.

Le rapprochement sino-américain
Après la proclamation par la Chine de la théorie des « trois mondes », la lutte contre l’impérialisme mondial se concentre dorénavant sur l’Union soviétique, considérée comme la puissance à endiguer et comme la principale menace à la paix mondiale. Dès lors, la Chine entend démontrer qu’elle n’hésitera pas à s’allier à n’importe qui pour contrer l’expansionnisme soviétique à travers le monde (soutien à Pinochet et à divers gouvernements et mouvements conservateurs, etc.).

C’est dans cet esprit qu’il faut comprendre le rapprochement Chine-États-Unis du début des années 70. Après avoir tant dénoncé l’impérialisme américain, la Chine essaiera de faire alliance avec les Américains afin de contrer le social-impérialisme à la russe. À ce moment, plusieurs analystes parleront du changement imposé par la Chine dans le système international : l’ancienne compétition Est-Ouest doit dorénavant faire place aux rapports triangulaires Chine-États-Unis-URSS.

Comment se dessinent les relations sino-soviétiques pour l’ère moderne ? Tout d’abord, les relations sino-soviétiques souffrent toujours du problème de Taiwan, cette île où se sont réfugiés les opposants à la Révolution chinoise. Par contre les relations Chine-URSS prennent de l’intensité, comme en témoignent notamment les échanges diplomatiques entre les deux pays, qui s’effectuent à un niveau de plus en plus élevé.

Mais des nuages subsistent : la Chine revendique des territoires à l’URSS, et s’oppose à la politique soviétique en Indochine et en Afghanistan. Dès lors, une normalisation spectaculaire des rapports sino-soviétiques ne semble pas apparaître à l’horizon à moins de bouleversements politiques majeurs au niveau international.

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