Deux réfugiés du Salvador témoignent

Le Continuum, 29 novembre 1982

Jose Antonio Morales Carbonell et Juan Jose Dalton sont deux anciens prisonniers politiques membres de la Commission des droits de l’homme d’El Salvador.

Le premier, 23 ans, étudiant en sociologie, est le fils du Dr. Jose Antonio Morales Ehrlich, un avocat et politicien démocrate-chrétien, chargé, entre ’80 et ’82, du programme de réforme agraire sous la junte de Napoléon Duarte. Militant étudiant, Jose Carbonell a été détenu 2 ans et a été libéré en avril ’82.

Torturé, vivant dans des conditions inhumaines, il fut relâché à la suite d’un arrêt des poursuites et quitta le pays après avoir reçu des autres prisonniers l’autorisation d’agir à l’étranger comme le représentant du Comité des Droits de l’homme.

Le second témoin a 25 ans, étudie en journalisme et est le fils du poète salvadorien Roque Dalton. Il fut arrêté, ainsi que deux autres individus, par l’armée salvadorienne lors d’une opération anti-guérilla attaquant tous les habitants de la zone. Il fut l’objet de nombreuses tortures physiques et psychologiques, qu’il serait trop long d’énumérer.

Le Continuum a rencontré les deux anciens prisonniers, qui font actuellement une tournée mondiale d’information afin de convaincre les autorités de plusieurs pays d’accorder des visas aux anciens prisonniers politiques salvadoriens exilés à l’étranger. Après un séjour en Belgique, en Hollande, en France, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Suisse, en Grande-Bretagne et au Canada, les deux salvadoriens, refusés d’entrée aux États-Unis, iront prochainement au Mexique. Nous voudrions remercier Lorraine Desjardins, de la Ligue des Droits et Libertés, pour l’entrevue et la traduction.

Le cas de Rafael Flores
Rafael Antonio Carias Flores a 28 ans, est professeur et est présentement détenu à la prison de Santa Telca. Il fut arrêté chez lui le 21 février ’81 et fut immédiatement frappé et amené, lui sa compagne et son fils de deux ans.

Dès le lendemain, il se retrouve à la chambre des tortures devant 4 bourreaux et subi les tortures durant plusieurs heures. Par la suite, les tortionnaires revinrent avec une bouteille d’acide. Devant le stoïcisme du prisonnier, ils lui versèrent de l’acide dans le dos. Flores raconte : « Ils ont poursuivi leur interrogatoire. Je ne leur ai rien répondu et c’est alors qu’ils ont marqué au stylo certaines parties de mon corps sur lesquelles ils ont versé de l’acide. Par la suite ils ont menacé de m’en verser dans les yeux et l’un deux m’a ouvert l’œil gauche. Quand j’ai vu qu’ils versaient un peu d’acide, je me suis tourné sur le côté et j’ai commencé à bouger violemment de tous les côtés. Ils ont arrêté de verser l’acide ».

Jose Carbonelle écrit dans un témoignage que le cas de Flores est l’un des pires cas de tortures observés. Du fait de la gravité de ses blessures, les prisonniers s’étaient organisés pour le secourir, le nourrir, le soigner etc. Devant le comportement du prisonnier, J. Carbonelle mentionne : « Le courage de M. Carias nous servait d’exemple et nous admirions sa force de caractère et sa détermination à résister à la souffrance atroce et à se plaindre le moins possible par considération pour nous qui dormions dans la même cellule ».

« Les violations des Droits de l’homme ont beaucoup augmenté »

– Quelles sont les raisons qui motivent votre présence au Canada ?
Nous voulons faire connaître la situation que traverse les prisonniers politiques et les disparitions politiques dans notre pays et les violations flagrantes des droits humains auxquelles sont soumises le peuple salvadorien. Nous voulons également demander au gouvernement canadien qu’il accorde des visas aux prisonniers qui sont actuellement incarcérés afin qu’ils puissent être accueillis, ici, au Canada.

Pouvez-vous nous brosser un tableau de la situation politique au Salvador actuellement ?
Maintenant, au Salvador, à partir des déclarations du président Reagan, et à partir des élections qui se sont déroulées en mars dernier, les violations des droits humains ont beaucoup augmentés, à un niveau incroyable. Le taux des assassinats hebdomadaires a pratiquement doublé depuis les élections. Selon l’archevêque de San Salvador, de 125 assassinats reconnus officiellement par semaine, et cela c’est sans tenir compte de ceux non officiellement reconnus, les chiffres que l’on peut avoir actuellement font état de 250 morts par semaine, et plus. Le niveau de répression dans les zones rurales est énorme : la majorité des personnes capturées dans ces zones sont littéralement assassinés sur le champ et le gouvernement salvadorien ne respecte pas les pactes internationaux sur les prisonniers de guerre.

D’autre part, dans les zones urbaines, la détention et la persécution, la torture et toutes les opérations contre la population se sont multipliés. En ce qui concerne le respect des droits humains, telle est la situation qui prévaut en ce moment au Salvador.

Quel est le rôle des États-Unis dans la répression au Salvador ?
Un appui complet à toutes ces violations. La seule chose qui intéresse le gouvernement des États-Unis est de garantir la continuité de l’aide militaire; il s’agit d’un gouvernement-génocide, qui n’est pas seulement responsable de la mort de 40 000 Salvadoriens en deux ans, mais aussi de certains citoyens américains, comme les religieuses assassinées, comme le journaliste Sullivan, comme certains conseillers en réforme agraire, et plusieurs autres disparus.

Le gouvernement des États-Unis est déterminé à poursuivre la répression au Salvador. Ainsi, il est le principal responsable de toutes ces atrocités. De plus, les conseillers nord-américains participent directement à la lutte contre le peuple salvadorien, par des bombardements sur les populations civiles, l’interrogatoire des prisonniers politiques, etc. Au sein de la hiérarchie militaire du Salvador, l’intervention est complète, totale. On peut dire que finalement ce sont eux qui dirigent la guerre au Salvador.

Quelle est la stratégie des forces révolutionnaires salvadoriennes face à la situation qui prévaut dans le pays ?
Notre organisation révolutionnaire est toujours disposée à trouver une solution politique au conflit, une solution politique juste où tous les intérêts de notre peuple sont représentés par l’intermédiaire de toutes les forces représentatives du peuple salvadorien, qui recherchent le rétablissement de la démocratie et de la paix au Salvador. La réponse jusqu’à maintenant a été le rejet systématique de toutes ces initiatives, jugées inacceptables, aussi bien par les États-Unis que par le gouvernement du Salvador. La seule réponse que nous avons obtenue de nos initiatives de dialogue a été l’augmentation de la répression, ainsi que l’augmentation des assassinats, de la persécution et de la mort. En ce sens, nous sommes contraints mais disposés à poursuivre la guerre au Salvador. Nous croyons que c’est la meilleure contribution que nous pouvons donner actuellement à la paix dans la région.

« 2% de la population exploite 60% des terres »

Quelle est votre opinion concernant les allégations du gouvernement américain qui mentionne que le conflit constitue un affrontement Est-Ouest et que l’Union soviétique et Cuba y sont activement impliqués ?
Le gouvernement est États-Unis tente de ne pas considérer les racines propres de la lutte du peuple salvadorien et il veut inclure d’autres pays pour essayer de maquiller la guerre comme un conflit Est-Ouest. La raison de notre lutte répond uniquement à des facteurs propres à notre pays et correspond à la situation où 2% de la population possède et exploite 60% des terres du Salvador. Cela répond aussi au besoin de notre peuple de restaurer la dignité humaine; nous n’avons jamais eu accès au minimum d’alimentation, au travail, à l’école, à la santé, à la culture et ainsi de suite. Nous réclamons simplement ces droits. Si nous avons dus prendre les armes pour conquérir ces droits, c’est que devant nos demandes élémentaires, les réponses ont toujours été les balles. Nous n’avons jamais vu un Russe au Salvador, ni aucune organisation soviétique. Par contre, nous avons vu plusieurs compagnies américaines et des conseillers de ce pays participer aux interrogatoires et aux tortures. Les seuls responsables de la situation actuelle au Salvador sont les États-Unis qui par leur avarice et leur égoïsme, cherchent à contrôler toutes les richesses de notre pays.

Faites-vous la même analyse pour l’Amérique latine que pour celle du Salvador ?
L’histoire de l’Amérique centrale, du Salvador, du Guatemala, c’est la même histoire. Nous sommes unis dans une même réalité : des années d’exploitation, de misère, de faim, d’oppression. C’est pour cela que le Guatemala lutte, que le Salvador lutte, pour réclamer des droits bafoués et pour bâtir une société où les besoins essentiels seront rencontrés, et où règnera la justice et la liberté que nous n’avons jamais connus.

Quel est le rôle que peut jouer un gouvernement comme celui du Canada pour favoriser un règlement global du conflit au Salvador ?
Nous pensons qu’il est important que le gouvernement canadien manifeste une position ferme de condamnation aux violations des droits humains qui sévissent au Salvador. Il doit le faire au sein des Nations Unis et de tous les organismes internationaux qui font face à ce problème. Il doit également appuyer toutes les démarches et initiatives qui mènent à la recherche d’une solution juste au conflit.

« Les États-Unis sont les uniques responsables de la poursuite du conflit »

Est-ce que vous pensez que la solution au conflit passe par un règlement militaire où un règlement politique ?
Cela ne dépend pas de la volonté de notre organisation. Cela dépend de la volonté du gouvernement américain. Il est l’unique responsable de la prolongation du conflit. Le gouvernement salvadorien se maintient uniquement grâce à l’appui du gouvernement des États-Unis. Si le gouvernement des États-Unis cesserait totalement l’aide qu’il fournit à la junte du Salvador, un accord pourrait être négocié. La seule chose que nous pouvons affirmer, c’est que tant et aussi longtemps que nous n’aurons pas droit à un gouvernement juste, la lutte se poursuivra.

Comment interprétez-vous les élections du 28 mars dernier ?
Il ne faut pas oublier une chose pour répondre à cette question : la volonté du peuple salvadorien est bafouée depuis des dizaines d’années au moyen de la répression. Personne au sein du peuple ne peut se présenter sous peine de menaces de mort. Dans les zones contrôlées par le FMNL, où réside une large population, les élections ont été rejetées. Le problème avec les élections, c’est qu’au Salvador, le peuple n’a pas la possibilité de participer au pouvoir au moyen des élections. Pourquoi ? Parce que le pouvoir n’appartient pas au peuple, c’est l’oligarchie et les forces armées qui ont le pouvoir et qui garantissent le statuquo complet. Ce sont eux qui ont la richesse, qui ont les armes, le pouvoir; déposer les armes et gagner les élections ne donneraient rien devant une oligarchie qui ne veut rien céder à ses intérêts.

Pourquoi, après avoir séjourné dans nombre de pays, n’êtes-vous pas allé aux États-Unis ?
Il s’agit d’une question intéressante. Cela nous tentait beaucoup d’aller aux États-Unis pour que le peuple et le congrès des États-Unis sachent réellement ce qui se passe au Salvador. En ce sens, nous avons été officiellement invités au mois de juillet par quelques congressistes et par divers secteurs de l’Église. Cependant, le Département d’État a, par tous les moyens, posé des obstacles à notre venue, pour éviter que le peuple et le Congrès aux États-Unis connaissent nos témoignages. Nous nous sommes présentés à l’ambassade des États-Unis au Mexique et ils ne nous ont pas accordé de visa, et ce, quelques semaines avant que Reagan ne certifie l’amélioration de la situation des Droits de l’homme en Amérique latine. Il ne voulait pas que l’on soit un obstacle à cette certification. C’est ça la démocratie des États-Unis.

Enfin, comment envisagez-vous l’avenir du Salvador ? Avec optimisme ou pessimisme ?
Nous entrevoyons l’avenir de notre pays comme nous l’avons toujours vu : avec beaucoup d’espoir !

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