Une journée dans la vie d’un correspondant parlementaire

Le Continuum, 27 janvier 1986

Il est près de trois heures de l’après-midi, nous sommes à la Chambre des Communes, à Ottawa. Dans une salle du deuxième étage, une centaine de personnes font le pied de grue à la sortie de l’enceinte où siègent les députés. Parmi eux, certains portent des caméras, d’autres se chargent d’énormes micros supportés par de longs manches. Des journalistes, des hommes majoritairement, se promènent, munis de leur micros, entre les escabeaux parsemés ici et là pour le compte des caméramen, et s’échangent qui des blagues, qui les dernières informations sur les sujets brûlants de l’actualité nationale.

À trois heures presque exactement, l’arrivée des « spotlights » qui accompagnent les équipes de télévision annonce l’intervalle de frénésie quotidienne à la colline parlementaire. Ministres et députés sortent de la Chambre. En un clin d’œil, les parlementaires vedettes de l’heure se voient entourés d’une cinquantaine de micros, et doivent subir l’œil quasi inquiétant des caméras de télévision. Véritable ruée impétueuse que certains tentent d’éviter à tout prix et à laquelle d’autres se prêtent volontiers. Jocelyn Coulon effectue quotidiennement, depuis plus de cinq mois, cet exercice d’attroupement-éclair pour le moins spectaculaire.

Le correspondant parlementaire du Devoir
Spécialiste des relations internationales (il possède, chez lui, plus de 300 000 coupures de journaux en filière), cet ancien collaborateur de CONTINUUM et de la revue Aéromag est correspondant parlementaire à Ottawa pour le compte du quotidien Le Devoir. Un travail exigeant, puisque c’est rarement avant huit heures le soir que le journaliste quitte les lieux de travail.

Comme trouve-t-il jusqu’à maintenant son expérience à Ottawa ? « Le journaliste a à faire face à beaucoup de sollicitation, à travers des communiqués, des conférences de presse, et il doit être en mesure de sélectionner. Il pourrait en fait couvrir presque trois événements par jour. En relation constante avec le chef de pupitre à Montréal, il décidera de l’information à privilégier, de la nouvelle la plus intéressante. Il doit également collaborer étroitement avec les partenaires de travail de son journal ». Au Devoir, Jocelyn Coulon fait équipe avec Bernard Descôteaux, un journaliste chevronné qui a également été correspondant parlementaire à Québec.

« Souvent, ajoute M. Coulon, les informations recueillies ne sont pas nécessairement utilisées immédiatement. Mais, poursuit l’ancien journaliste du CONTINUUM, les contacts qui ont été établis avec les intervenants concernés pourront éventuellement se révéler utiles pour des articles subséquents. Il est donc rare que nos démarches soient pure perte de temps ».

Le « scrum »
Quels sont les moments clé de votre journée? « Bien entendu, la période de questions est importante. Mais c’est plus un spectacle qu’autre chose. D’une certaine façon, le journaliste peut être piégé. S’il ne fait pas attention, il peut suivre de trop près les événements spectaculaires, mais sans grande signification. Il doit donc essayer de privilégier les dossiers de fond qui peuvent vraiment renseigner le lecteur ».

Après la période de questions, qui se déroule entre deux heures et quart et trois heures, c’est le scrum, c’est-à-dire la conférence de presse improvisée. Les journalistes, à l’affût d’une déclaration, prennent littéralement d’assaut le Premier ministre et les vedettes du moment, comme des loups affamés se précipitant sur une proie fraîchement zigouillée.

« Au moment du scrum, il faut jouer du coude et se presser pour être parmi les premiers autour du ministre, explique Jocelyn Coulon. Lorsque le cercle est formé, impossible d’en sortir. Il faut rester jusqu’à la fin, car nous sommes assiégés par les cameramen et le personnel technique, qui constituent un mur qu’on ne peut espérer franchir ».

Lorsque le ministre se déplace, d’ailleurs, nous avons pu constater que la meute autour de lui bouscule tout sur son passage. C’est la loi de la jungle, mais les membres du personnel technique des différentes télévisions ont nettement préséance.

Sur la colline parlementaire, la collaboration entre les journalistes est omniprésente. « Qu’est-ce que tu écris pour aujourd’hui? Tu me prêtes une citation ? » Sont des phrases que nous avons eu l’occasion d’entendre, du moins entre journalistes francophones.

Jocelyn Coulon confirme ce fait : « À la cafétéria du Parlement, notamment, nous avons l’opportunité de discuter des questions qui seront soulevées à la Chambre des Communes. Chacun s’informe et discute de la dernière nouvelle, dément des informations, en confirme d’autres, tout cela dans l’objectif d’écrire le papier le plus intéressant à la fin de la journée ».

Et qu’en est-il des fameuses « sources sûres » dont il est fréquemment question? « Dans ce cas, le journaliste a parlé à un ministre ou à un haut-fonctionnaire qui connaît bien le dossier et qui peut avoir intérêt à ce que la nouvelle soit publique. Le contact se fera par l’établissement de relations de confiance, par des rencontres dans les couloirs du Parlement ou lors de conversations prolongées avec fonctionnaires ou ministres », raconte J. Coulon.

Malgré les nombreuses rencontres, les meetings et les innombrables briefings qui sont le lot de son travail quotidien, le correspondant parlementaire pratique malgré tout un métier bien solitaire. Rien ne lui rappelle plus évidemment cette réalité que lorsqu’il se retrouve, à la fin de la journée, seul face à son ordinateur, sur lequel il rédige un texte faisant état des derniers développements sur un dossier important. Et pour demain, sur les lieux agités de la colline parlementaire, tout sera à recommencer.

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