Maroc : contrastes et envoutêment

www.tolerance.ca, janvier 2006

Bien qu’il soit certainement un des plus beaux pays de la terre, le Maroc n’en fait pas moins rêver d’exil ses habitants. Alors que tous les Québécois aspirent au soleil, les Marocains font le choix conscient de délaisser un climat clément pour l’émigration, dusse le froid rude de chez nous être au rendez-vous.

Où ai-je entendu ce dicton : bien connaître son pays et un autre, c’est comme vivre deux siècles ?

Grâce à mon mariage avec une femme originaire du Maroc, rencontrée ici à Montréal, j’ai la chance de séjourner régulièrement dans son pays natal, d’être entouré de Marocains d’ici et de là-bas, si ce n’est la belle-famille qui vient passer les vacances à la maison. Bref, je suis à cheval entre mon Québec d’origine et la découverte d’une autre contrée, passe-temps combien agréable et fascinant.

Avec mon pays de naissance donc, le Maroc est devenu le lieu que je crois le mieux connaître, autant par son histoire que par sa géographie et sa politique. Je suis un avide lecteur des médias marocains et dévore tout ce qui se dit ou s’écrit sur ce pays d’Afrique du Nord. Et cela dure depuis maintenant 6 ans… toute une chance quand on connaît la beauté de ce pays (un des plus souvent présentés dans des publications touristiques de prestige) et la chaleur des Marocains.

Baraka allah oufik : que Dieu te bénisse !
Cela est dit mille fois à propos du Maroc, et c’est la première chose qui frappe le visiteur : les nombreux contrastes qui y ont cours. Contrastes entre la ville et la campagne, contrastes entre hommes et femmes, contrastes dans les habillements, contrastes entre pauvreté et richesse, contrastes entre tradition et modernité. Contrastes dans les esprits aussi, entre ceux qui sont à plein dans le 21e siècle, d’autres qui n’y sont qu’en partie et d’autres, moins nombreux toutefois, qill semblent figés dans les temps des prophètes. Tout cela se répercute dans des images saisissantes d’intemporalité : entrée dans la médina de la ville impériale de Fez, toujours accessible uniquement à pied ou à dos d’âne (le propriétaire débitant avec nonchalance Balek! Balek! : Attention! Attention!), des commerçants portant le même habillement que leurs aïeux et vendant les mêmes produits. L’invocation d’Allah y est fréquente (Baraka’alloufik : Que Dieu te bénisse !) et rappelle la forte tradition islamique du pays.

Puis, sortant du maelstrom de couloirs de cette vieille ville datant de plus de 1000 ans, nous voilà transp01tés chez un couple d’amis de la cité nouvelle de Fez : tous deux détiennent des Ph.D. en sciences, habitent un condo moderne presque sans trace de marocanité et ont les mêmes préoccupations que les jeunes parents de Montréal. Pourtant, à quelques kilomètres de leur résidence, point d’électricité et des paysans vivent, à peu de choses près, comme jadis.

La même schizophrénie de sentiments se produit à Marrakech, ville touristique, première du pays, avec sa célèbre et envoûtante place Jma El Fna, lieu de représentations et de spectacles tirés de temps immémoriaux et que regardent des touristes enchantés par tant d’exotisme.

Poussons plus au nord, à Casablanca, le pôle économique du pays. Mégapole peu touristique, sans espaces verts si ce n’est la plage, mais avec sa majestueuse Mosquée Hassan II, la plus grande du monde après celle de Médine en Arabie saoudite.

Nous sommes invités à une fête d’amis. Je suis un des seuls étrangers. Tout le monde est assis dans un fauteuil de type oriental, les discussions passent du français à l’arabe, tandis que cigarettes, cafés… mais aussi bières, vins et alcools forts délient les langues. Tiens, seuls les hommes consomment, les femmes
se contentent d’un coca. L’une d’entre elles porte l’élégante djellaba; une autre, la peau presque blanche,
passerait totalement inaperçue à Montréal. La télévision, toujours ouverte au Maroc, crache des spectacles orientaux d’autres artistes d’Arabie saoudite, certains, ma foi, passablement osés pour un pays pomtant si prude. Toujours ces contrastes déroutants.

Paradoxe : tout le monde veut partir
Bien qu’il soit certainement un des plus beaux pays de la terre, le Maroc n’en fait pas moins rêver d’exil ses habitants. Alors que tous les Québécois aspirent au soleil, les Marocains font le choix conscient de délaisser un climat clément pour l’émigration, dusse le froid rude de chez nous être au rendez-vous.

C’est un des éléments majeurs de ma découverte de ce pays : tout le monde a de la famille ailleurs… et tout le monde veut pa1tir. Le mot « papiers » pour « j’attends mes papiers » est assmément un des plus utilisés dans la langue courante. Dans ce rêve d’émigration, Montréal fait figure de destination visée, privilégiée. L’Europe reste attirante mais les Marocains savent que leur réputation n’y est pas souvent très bonne. Ils apprécient donc l’anonymat dont ils jouissent au Canada. Et, avec la sélection que font les services d’immigration canadiens, la communauté s’intègre plus facilement, puisque diplômée et professionnelle. Les mariages avec des Québécois de souche, mais aussi avec d’autres immigrants rencontrés ici, sont fréquents. Durant notre séjour, nous côtoyons par exemple un couple marocano­-cubain, dont le petit navigue entre l’arabe du père, l’espagnol de la mère et le français et l’anglais de Montréal. Et une association de couples mixtes s’est récemment créée, les Marobécoises, un rassemblement de femmes marocaines ayant épousé des Québécois.

Un signe d’échec de la monarchie marocaine
Cette émigration massive est un sig ne d’échec de la royauté marocaine à satisfaire aux objectifs minimaux de développement depuis l’indépendance du pays en 1956. Car non seulement le petit peuple cherche-t-il à fuir par milliers à travers le détroit de Gibraltar, mais ceux-là même qui pourraient aider le Maroc à se mettre définitivement sur les rails du développement- les jeunes instruits, les entrepreneurs, les chercheurs – quittent par centaines. Leur départ est un signe patent de méfiance envers les dirigeants, une absence d’espoir pour leurs enfants face à un avenir incertain. C’est d’ailleurs là un thème récurrent de mes discussions avec les Marocains : ils n’ont pas confiance que le système, même avec le nouveau roi déjà en place depuis plus de cinq ans, puisse offrir à leur progéniture un avenir aussi intéressant que celui offert aux jeunes dans les pays occidentaux.

Même si les perspectives de carrière au Québec n’atteignent pas toujours les apogées attendues, la perception est que la vie à Montréal compense largement pour les injustices et les combines du pouvoir marocain, où c’est toujours le riche, le puissant, le « piston » qui réussit. Sans parler du sentiment d’insécurité physique permanent qui fait que tous protègent maladivement ce qu’ils ont : l’appartement bien cadenassé, l’auto dont on cache jalousement la radio, le portefeuille ou la bourse que l’on tient bien serrés près du corps, avec tout juste l’argent nécessaire à l’achat prévu.

Par un curieux paradoxe, un espoir de changement vient de cette présence accrue des Marocains à l’étranger, notamment en France, en Belgique, en Espagne, aux États-Unis et au Canada. Leur vie hors du pays et la confrontation à d’autres réalités ne sont pas sans dégager un autre point de vue sur le devenir du pays, forçant, à terme, la venue des changements tant attendus.

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