Le Salvador toujours à feu et à sang

Le Continuum, 29 novembre 1986

Récemment, la conférence épiscopale salvadorienne annonçait la mort de 78 civils salvadoriens, froidement assassinés par un groupe para-militaire que plusieurs connaissent sous le nom « d’escadrons de la mort ». S’ajoutant aux innombrables morts et disparus de l’Amérique latine que la presse nous révèle périodiquement en entre-filet, le Salvador est l’un des pays de l’Amérique centrale où le gouvernement américain déploie le plus d’efforts pour réprimer, y compris dans le sang, toute forme de revendications populaires, aussi justifiées et légitimes qu’elles soient.

Le rôle des média
Après la couverture des réseaux d’informations occidentaux réanimant le spectre d’une vietnamisation du conflit, et après l’élection du major d’Aubuisson qualifié de « tueur » par l’ancien ambassadeur américain au Salvador, qui fut d’ailleurs rapidement limogé, la guerre des Malouines et la crise du Liban ont vite fait de reléguer la guerre du Salvador au rang d’évènement secondaire par la presse américaine. Pourtant, la répression s’est considérablement accrue dans le pays, et prend maintenant des proportions franchement dramatiques.

Après la politique Carter donnant, du moins en apparence, la priorité au respect des droits de la personne, le gouvernement Reagan, en opérant une distinction aussi superficielle que farfelue entre régimes « autoritaires » et régimes « totalitaires », a fait du Salvador un véritable « test » de la nouvelle politique américaine en Amérique latine. Ainsi, la loyauté aux États-Unis, qui passe par la lutte tous azimuts contre la « subversion » et le « communisme » importés de Moscou et de la Havane, est devenue le critère principal pour une éventuelle aide économique et militaire, devant servir à étouffer toute forme de résistance populaire.

La « lutte contre le communisme »
La guerre civile qui déchire le Salvador depuis maintenant trois ans est l’un de ces cas évidents où Washington essaie de présenter le conflit comme une confrontation Est-Ouest alors, qu’au contraire, il s’agit bel et bien de la lutte d’un peuple exaspéré de l’oppression et des injustices sociales et économiques qui sévissent dans ce pays, là où une infime minorité de riches propriétaires se distribue la grosse part de la richesse nationale.

La fausseté de la thèse américaine a d’ailleurs été relevée par de nombreux groupements et organismes à travers le monde, dont l’organisation canadienne Développement et Paix, qui voient à travers la lutte des
« guerillos » salvadoriens l’aspiration de toute une nation à vivre selon des préceptes d’égalité et de justice. Implicitement, la déclaration franco-mexicaine sur la représentativité du Front Farabundo Marti de Liberation Nationale (FMNL), l’organisation de résistance salvadorienne, appuie cette interprétation et constitue un désaveu des conceptions sous-jacentes à la politique américaine actuelle. Amnistie internationale a également dénoncé l’aide économique et militaire américaines comme contrevenant au respect des droits de l’homme dans le pays.

Malgré les manipulations que les agences internationales de presse ont effectuées sous l’égide de la propagande américaine, et en dépit de l’élection du militaire d’Aubuisson le 28 mars dernier, le Front Démocratique Révolutionnaire du Salvador gagne beaucoup de soutien de l’opinion publique internationale. Les milliers de massacres, d’exilés, de disparus, de réfugiés n’ont pu être camouflés derrière la supposée « modération » de la junte au pouvoir, la supposée infiltration cubaine et la supposée lutte au virus marxiste.

L’avenir
En faisant fi des principes élémentaires de droits humains et en soutenant l’élimination même physique de tous ceux qui, sans armes, se rangent du côté des pauvres, Washington s’est lui-même affiché comme le véritable obstacle à la satisfaction des aspirations démocratiques des masses salvadoriennes. En soutenant activement cette entreprise consciente de répression et de violence, le gouvernement des États-Unis, et tous ceux qui évitent de le dénoncer, se rendent objectivement complices de ce que Jean-Claude Leclerc n’hésitait pas à nommer, non sans justesse, un « crime contre l’humanité ».

En fait, seule la négociation, fortement encouragée par le Mexique, l’Église et même une fraction de l’armée, pourra mettre un terme à cette horrible guerre civile et sortir ce minuscule pays de 5 millions d’habitants de l’impasse politique et militaire dans lequel il est plongé depuis déjà trop longtemps.

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