L’Islam perce

Le Continuum, 30 mars 1987

Phénomène marginal il y a encore quelques années, le fondamentalisme islamique est aujourd’hui devenu une force dynamique au Moyen-Orient. Mais d’où l’Islam tire-t-il sa récente force mobilisatrice ?

AU COURS de l’entrevue, désormais célèbre, qu’il accordait en novembre au Washington Times, le premier ministre français Jacques Chirac déclarait : « la grande bombe n’est pas celle qui explose rue de Rennes mais celle qui pourrait exploser sur tout le monde arabe […] C’est là qu’est la vraie bombe […] Et notre objectif commun est d’empêcher ce fanatisme religieux anti-occidental d’engloutir la région entière ».

Propos alarmistes certes, mais qui témoignent de l’intérêt grandissant à l’égard de l’islamisme et de la peur qu’il suscite au sein du monde occidental.

Quand Napoléon arrive en Égypte à la toute fin du 18e siècle, il découvre une civilisation qui vit une période de déclin marquée par l’absence de dynamisme au plan intellectuel. La communauté musulmane (l’Oumma) s’en tient à la répétition des découvertes antérieures, et peu de place n’est faite ni même permise à la création pouvant ébranler le consensus communautaire.

Sur le plan historique, c’est en Égypte que s’est manifesté en premier lieu le mouvement islamiste. En 1928, un maître d’école, Hassan al-Banna, fonde la Société des Frères musulmans, qui s’affirmera au cours des décennies 30 et 40 comme une véritable force politique. Prônant l’islamisation de la société, les Frères musulmans considèrent l’Islam comme un système total, où n’existe aucune séparation entre le politique et le religieux, et qui contient ainsi toutes les indications nécessaires autant pour la conduite individuelle que pour les affaires de l’État. Seules les techniques modernes doivent être empruntées à l’Occident, mais sans les idéologies qui les accompagnent.

Persécution
Ayant appuyé et participé au coup d’État renversant Farouk en 1952, les Frères, alors-dirigés par Hassan Hudaybi (Banna, leader incontesté du mouvement, a été assassiné par la police politique en 1949)-, en viendront aux coups avec Nasser, qui ne tolère pas la présence du mouvement comme « chien de garde » du régime. Désirant affermir son emprise sur le pouvoir politique en Égypte, Nasser, profitant des troubles sociaux de l’époque (manifestations des étudiants notamment) prononcera la dissolution de l’association, le 5 décembre 1954. Débute alors un nouvel épisode de l’histoire du mouvement, fait de clandestinité et de persécution, qui ne prendra fin qu’à la mort de Nasser, survenue en 1970.

L’année 1965 en sera une autre de grande persécution pour les Frères. Sentant que l’association islamiste se réorganise, Nasser veut frapper fort et répéter l’exploit de 1954. Accusée de complot contre l’État, l’organisation est détruite et S. Qutb ainsi que ses acolytes sont pendus.

Contrairement à ce qui s’était passé en 1954, les arrestations toucheront de nombreux jeunes ignorant les dures méthodes de répression de la police de la police politique nassérienne. Ce fait, associé aux changements politiques et économiques de la société égyptienne entre 1950 et 1970, aura une importance majeure dans l’évolution future du mouvement islamiste ; celui-ci se verra en effet confronté au fossé des générations entre les anciens, enclins à une attitude conciliante, et les jeunes, acquis aux méthodes d’action violente dans leur volonté de faire l’Islam sur la société civile.

La cuisante défaite des armées arabes aux dépends d’Israël en 1967 sera ressentie comme une véritable catastrophe. Pour les islamistes radicaux, par ce cuisant revers, Dieu adresse un message aux musulmans : ils doivent retourner aux lois de l’Islam s’ils veulent retrouver leur puissance d’antan.

Intronisé en 1970, le nouveau président Sadate entreprendra la dé-nassérisation du système politique égyptien et tentera de consolider son pouvoir en éloignant les nassériens des postes de commande de l’État. La guerre de 1973 le rendra populaire auprès des masses, ce qui lui permettra de mettre en branle son programme politique, en rupture complète avec celui de son prédécesseur : proclamation de la politique d’infitah (ouverture), soit une série de mesures visant à encourager le secteur privé et les investissements étrangers; rapprochement avec le camp occidental, principalement les États-Unis, de qui le régime égyptien dépendra pour l’octroi d’aide étrangère; paix séparée de l’Égypte avec Israël, un des plus importants tournants politiques du 20e siècle.

Si au départ Sadate tentera de contrer la gauche nassérienne en s’appuyant sur les forces islamistes, ces dernières, y compris les plus modérées d’entre elles, se feront de plus en plus critiques envers la stratégie sadatienne. Aussi, l’opposition véhémente des Frères musulmans, au processus de paix égypto-israélien marquera la rupture entre Sadate et les islamistes.

Embarrassé par l’expansion des associations islamistes dans les campus universitaires, Sadate profitera des incidents interconfessionnels (entre chrétiens et musulmans) de l’été 1981 pour prononcer l’arrestation des dirigeants islamistes. Parmi eux, le frère d’un ingénieur membre du groupe Al Jihad, Khalid Islambuli. Pleurant le mauvais traitement infligé à son frère, Islambuli décide de se venger et de tuer le président. Le 6 octobre 1981, il atteint Sadate à partir d’un camion militaire immobilisé devant la tribune officielle.

La ferveur islamiste s’étend notamment depuis la Révolution iranienne de 1979, bien au-delà de l’Égypte. Du Maroc aux Philippines, de plus en plus de musulmans retournent à l’Islam dont ils sentent les valeurs traditionnelles menacées par le modernisme occidental. Partout dans le monde musulman, les médias accordent de plus en plus d’importance aux affaires religieuses ; de nombreuses mosquées sont construites chaque année; de plus en plus d’hommes, et de femmes principalement, décident d’arborer des vêtements traditionnels.

Un fait notable de ce bouillonnement est la volonté des islamistes de se démarquer autant du capitalisme, associé au matérialisme, que du communisme, associé à l’athéisme. Pour ces adeptes, désenchantés des idéologies étrangères, l’Islam constitue une troisième voie, en rupture avec les blocs dominants. L’Islam apporte une solution aux maux qui accablent le monde musulman, du fait que là religion préconise, selon eux, un ordre politique conforme à ses préceptes religieux.

Comprendre l’islamisme
La mort du président Sadate marque ainsi l’aboutissement d’une lutte perpétuelle entre les islamistes et l’État égyptien et symbolise les difficultés, voire les échecs, des projets de développement au Moyen-Orient.

À la source de l’islamisme on trouve toute l’expérience de la modernisation dans le monde arabe. Les changements introduits dans les sociétés traditionnelles n’ont pas été stimulés de l’intérieur de la communauté, mais sous le poids et l’influence d’une civilisation aux normes laïques, porteuse d’idées et de techniques aux antipodes des valeurs de la culture islamique.

Sur cette toile de fond s’ajoutent de nombreux impairs tels : une urbanisation sauvage, mal planifiée et contenue, rendant les conditions de vie impossibles dans les villes, une agriculture défaillante, l’accroissement de l’écart entre les riches et les pauvres, la corruption et le népotisme, l’érosion du tissu social et des facteurs politiques tel le processus de paix entre l’Égypte et Israël, catalyseur des antipathies islamiste envers le régime Sadate. Autant d’éléments qui contribuent au désenchantement des masses populaires et au désarroi de nombreux jeunes face aux valeurs de la vie moderne.

Cela nous amène au problème fondamental pour les musulmans de la place de l’Islam dans le monde moderne. Du fait de la présence de l’Occident, un effort de synthèse doit être entrepris par la pensée islamique, de façon à réintroduire en Islam un esprit ouvert à la création et au renouvellement.

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