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L’intégrisme musulman est là pour rester

Huffington Post, 28 juillet 2015

État islamique, Al-Qaïda, Boko Haram, intégrisme, islamisme, djihadisme, salafisme: autant de qualificatifs pour nommer les actions des «barbus», en majorité de jeunes hommes se disant musulmans, ayant troqué une vie «normale» pour faire du djihad (la guerre sainte) leur travail au quotidien. Des jeunes minoritaires rappelons-le, qui ne représentent pas la communauté musulmane dans son ensemble, qui aspire, comme toutes les autres civilisations, à une vie pacifique.

Encore tout récemment, la Turquie, un pays musulman, a dû intervenir en force pour contrer des attaques de l’État islamique. Chez nous, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) dit ouvertement s’inquiéter d’autres attentats possibles commis au nom d’un certain islam.

Phénomène plutôt marginal avant les attentats du 11-Septembre 2001, l’intégrisme musulman est devenu un enjeu central de la géopolitique internationale, autant pour les pays musulmans, même ceux où la religion joue pourtant un rôle central, comme l’Arabie saoudite, que pour les pays occidentaux.

Les experts n’en finissent plus de tenter d’en expliquer les sources, les complexités et les mouvances. Car en effet l’intégrisme se décline maintenant sous plusieurs formes, d’une variante soft à une variante de type «millénariste».

Devant cette complexité, l’orientaliste confiné hier à ses travaux poussiéreux en cercle très fermé est devenu, à force de passer à la télé, une vedette reconnue et abordée dans la rue. Qui l’eut cru!

L’avenir de ces orientalistes vedettes semble bien assuré. Car l’intégrisme islamique ne disparaîtra pas de sitôt, il semble même prendre de la vigueur maintenant que les intégristes purs et durs ont pu créer leur propre «État» sur des territoires en Irak et en Syrie, attirant un flot de jeunes enivrés par son projet radical de remise en cause d’un monde encore dominé par l’Occident.

Pour ma part, qui s’intéresse et qui écrit sur ce phénomène depuis presque trois décennies, cette longévité de l’intégrisme musulman, sous ses diverses appellations, constitue une surprise.

Quand j’ai rédigé un mémoire de maîtrise de science politique en 1987 portant sur l’intégrisme islamique, plus spécifiquement sur le développement des Frères musulmans en Égypte, je croyais m’attaquer à un phénomène important, certes, mais qui, somme toute, devrait s’atténuer avec le temps, à la faveur du développement économique et social des États arabes.

Jamais je n’avais prévu la constitution et l’activisme, des décennies plus tard, de mouvances encore plus radicales et underground, dédiées à utiliser une violence extrême pour répandre une telle idéologie.

Comme tout le monde, j’ai été estomaqué par les attentats commis aux États-Unis en 2001 et, là encore, je croyais qu’il s’agissait du sursaut d’un intégrisme radicalisé devant petit à petit s’éteindre avec la modernisation des sociétés arabes.

Erreur. Au contraire, cette modernisation semble finalement attiser son pendant «malin», l’intégrisme dur, sans compromis.

En fait, plus la société se modernise, plus elle engendre chez certains une réaction de rejet encore plus affirmée qu’autrefois. Sans compter les politiques menées par un monde occidental souvent bien peu subtil dans ses liens avec le monde musulman, et dont les actions alimentent trop souvent les frustrations.

Quand on y pense, cette persistance de l’intégrisme islamique, notamment dans le monde arabe, et maintenant de plus en plus en Afrique, est-il si étonnant? L’intégrisme musulman a, en fait, des racines profondes. On attribue sa naissance à la fin du 19e siècle. Il a émergé en force au début du 20e siècle avec la création, à la fin des années 1920, de l’organisation des Frères musulmans en Égypte, et son idéologie s’est ensuite répandue, avec des mouvements plus ou moins bien organisés, dans presque tous les pays arabes, et ce, jusqu’à aujourd’hui.

Ces pays ont en général utilisé la violence, souvent très féroce, pour endiguer le mouvement, comme le prouve la répression actuelle, sans pitié, des Frères musulmans sous le régime du président Abdel Fattah al-Sissi, en Égypte. Si bien que toute l’histoire de ce pays depuis 100 ans n’est, ni plus ni moins, que la répétition ad nauseam de l’affrontement entre un régime militaire et la mouvance islamiste.

Qu’en conclure?

Que le phénomène intégriste sera là, certainement encore pour bien longtemps. Il ne se «dissoudra» pas de sitôt, d’autant que les maux qui alimentent son maintien, soit l’absence de démocratie, l’État de non-droit, des services publics inefficaces, les disparités économiques, l’injustice, la discrimination, l’insécurité, le népotisme, les interventions étrangères mal venues, la rigidité identitaire, en somme, un monde arabo-africain qui en grande partie «subit» le monde moderne plutôt qu’il ne le construit, ne semblent pas en voie de disparaître.

Egypte : retour à la case départ

www.kapitalis.tn, 17 août 2013
Canadien, l’auteur a vécu en Tunisie entre 2007 et août 2011, et a aussi voyagé en Égypte.

La démocratie n’a pas été « sauvée » par l’armée en Égypte. Au contraire, le régime du général Al Sissi fait reculer l’Égypte à ses vieilles pratiques sombres et autoritaires d’avant 2011.

Le nombre déplorable et insensé de morts qu’il y a eu mercredi en Égypte s’ajoute aux centaines de personnes qui ont perdu la vie depuis le déclenchement du Printemps arabe.

Telle la «chronique d’un massacre annoncé», les dirigeants de ce pays avaient proclamé, à l’avance, qu’ils allaient faire place nette des manifestations (sit-in) organisées par les Frères musulmans, en l’appui au président Mohamed Morsi, destitué en juillet par l’armée.

Un règlement de compte
Des morts, donc, avec leurs parents, leur famille, leurs amis: des êtres chers à plusieurs, maintenant à jamais disparus. Des manchettes pour nous, de la souffrance qui prendra du temps à cicatriser pour les gens en cause.

Ces morts causés en toute impunité, cette violence gratuite, cette forte agitation qui perdure en Égypte depuis la fin du régime Moubarak en mars 2011: ce n’est pas le scénario angélique que la plupart espéraient suite au déclenchement du Printemps arabe.

Avec l’écroulement de la dictature tunisienne, le premier régime arabe à tomber, plusieurs s’étaient mis à entrevoir, un peu comme après la chute du Mur de Berlin en 1989 pour les pays d’Europe de l’Est, l’avènement d’un monde nouveau, où la démocratie, le respect des minorités, la primauté du droit, la liberté de parole et de pensée, s’implanteraient tout naturellement dans un monde arabe caractérisé par des régimes oppressifs.

Malheureusement, ce n’est pas ce qui se passe en ce moment: en Égypte notamment, nous avons plutôt droit à un règlement de compte entre les deux composantes politiques qui comptent, soit les islamistes et l’armée. Aucune n’est une force démocratique.

Les Frères musulmans, une association qui existe depuis presque 100 ans, ont déçu tout le monde durant leur seule année de pouvoir avec leurs manœuvres non démocratiques, leur agenda trop axé sur leur idéologie islamiste, au demeurant utopiste et combien irrespectueuse des millions de chrétiens qui habitent ce pays.

Les pratiques autoritaires d’avant 2011
Quant à l’armée, on se rappelle maintenant davantage depuis les massacres de mercredi qu’elle a été le principal soutien du président Moubarak, qui s’est éternisé au pouvoir pendant 30 ans, et dont le départ était la principale revendication des manifestants en mars 2011.

Elle vient de restaurer l’état d’urgence dans la moitié du pays, ce qui lui permettra, comme sous Moubarak, d’emprisonner des gens, des années durant, sans justification. Elle a aussi une mainmise sur plusieurs activités économiques, sur lesquelles on sait bien peu de choses. Bref, ce n’est pas avec de telles forces politiques qu’une saine démocratie naitra dans le plus important pays du monde arabe.

Pris dans la tourmente, les États-Unis ne peuvent plus arguer, comme ils l’ont fait quelques jours après que l’armée ait écarté le président élu Morsi, que la démocratie a été «sauvée» en Égypte. Il est clair maintenant que les Américains doivent se distancer considérablement de régime du général Al Sissi, qui fait reculer l’Égypte à ses vieilles pratiques sombres et autoritaires d’avant 2011.

Egypte : l’armée contre les Frères musulmans

La Presse, 6 juillet 2013
L’auteur a travaillé à la Banque africaine de développement (Tunis, 2007-2011). Il écrit sur l’islam et le monde arabe depuis plus de 25 ans.

Nous sommes à la fin août 2009. Au premier jour de classe à l’école américaine de Tunis, j’aperçois cet homme barbu et souriant, prenant des photos de son enfant, dans la même classe que ma fille. Plus tard dans l’année, lui et moi parcourons quelques fois, dans sa voiture, la route menant de l’école jusqu’au siège de la Banque africaine de développement (BAD), à Tunis, où nous travaillons tous deux.

Cet homme, c’est Hisham Kandil : désormais ex-premier ministre de l’Égypte, destitué mercredi. Sa nomination il y a un an, comme deuxième dirigeant du pays après le président Mohammed Morsi, le président, illustre l’ampleur du bouleversement politique survenu dans ce pays depuis la venue du Printemps arabe.

Rien ne prédestinait M. Kandil à ces responsabilités. Spécialiste de l’agriculture à la BAD, menant une vie tranquille de fonctionnaire expatrié avec sa famille, l’homme se voit catapulté, du jour au lendemain, à la suite de la chute du clan Moubarak, ministre, puis ensuite à la tête du conseil des ministres du plus important pays du monde arabe. À posteriori, sa nomination se comprend bien : comme M. Morsi, il est ingénieur, formé aux États-Unis. Et tous deux expriment une sympathie manifeste pour l’idéologie des Frères musulmans, soit que l’islam a la solution à tous les problèmes.

Cette intime conviction, cela fait maintenant plus de cent ans que des musulmans la promeuvent : au tout début du 20e siècle, avec le mouvement dit salafiste (en arabe : retour aux sources). Cette mouvance islamiste s’incarne ensuite dans les Frères musulmans, organisation fondée en 1928. Depuis, le mouvement survit, quoique continuellement réprimé par l’armée, mais avec le temps officieusement toléré. Il est, sans conteste, la principale organisation politique du pays.

Grâce à ses nombreuses actions de terrain, auprès du petit peuple, l’organisation se voit confier la présidence, lors des élections démocratiques de 2012. Cela n’a vraiment rien d’étonnant : les Frères récoltent, à la force du poignet, ce qu’ils ont labouré, des générations durant.

Mais la prémisse sur laquelle repose l’idéologie de ce mouvement est des plus contestables. Rien dans le retour à l’islam ne donne d’indications, de recettes adéquates, claires, sur les enjeux macro-économiques d’une société moderne : chômage; inflation ; sécurité énergétique ; gestion de la dette ; promotion du tourisme ; développement social ; qualité de l’éducation ; rôle de l’armée ; démocratie. Et autres enjeux difficiles des États modernes.

Si le mouvement islamiste agit haut, depuis toujours, sur le plan de la moralisation des moeurs, et notamment en ce qui concerne la pudeur, il n’a pas développé de réflexion profonde sur la gestion efficace d’un pays et sur ses enjeux si multiples et contradictoires. Sans compter qu’il n’a pas, on l’a bien vu depuis un an, l’expérience du pouvoir, notamment en démocratie, où le flair et compromis s’imposent.

En ce sens, l’impréparation, voire le cafouillage des dirigeants maintenant déchus, notamment sur le plan économique, y compris celle de mon ex-collègue Kandil, n’ont rien d’étonnant. C’est bien le contraire qui aurait surpris. Mais cela a donné une justification opportune à l’armée pour retirer aux Frères musulmans égyptiens la direction des affaires de l’État qui leur avait légitimement confiée.

Si bien que le combat entre les Frères musulmans, et ceux qui détiennent vraiment le pouvoir en Égypte, l’armée, nantie de ses immenses privilèges, se poursuit. C’est essentiellement l’histoire de ce pays depuis un siècle.

Le pharaon renversé. Dix-huit jours qui ont changé l’Égypte

Robert Solé, Le pharaon renversé. Dix-huit jours qui ont changé l’Égypte, Les Arênes, Paris, 2011, 243 p.

Nuit blanche, avril-juin 2012

Même ceux qui ont suivi, jour après jour, les événements du début de l’année 2011 en Égypte qui ont culminé par le départ inouï du président Moubarak après ses 30 ans au pouvoir, liront avec gourman­dise ce livre de Robert Solé.

Parce que cet ex-journaliste du journal français Le Monde, également essayiste et romancier, maintenant à la retraite, connaît très bien ce pays, où il a passé les premières années de son existence. La complicité teintée d’empathie qui se dégage du récit de cette révolution en témoigne.

Le livre fourmille de détails intéres­sants et d’anecdotes savoureuses sur ce qui s’est tramé au jour le jour dans ce pays durant ces mémorables semaines. Pendant un temps, le pays réel s’est arrêté, et s’est offert un agréable moment d’unité et de bravoure sous le signe de la convivialité et de la tolérance.

Place Tahrir (Libération), au coeur de la capitale, Le Caire, les lourdes brisures du pays ont cédé la place à des solidarités inattendues : des religieux musulmans oeuvrant avec des femmes sans voile, des chrétiens priant aux côtés de musulmans, des membres de la classe supérieure main dans la main avec des démunis.

On y passe le temps sous le règne de la bonne humeur : des mariages sont célébrés, des pièces de théâtre sont improvisées, on y chante, on y discute, avec cet unique humour égyptien dont Robert Solé, fort heureusement, nous révèle la subtilité.

Tous ceux qui sont là sont unis par un vif sentiment de ras-le-bol contre l’affairisme, la corruption, le népotisme, et par un goût affirmé pour la liberté, la démocratie et la dignité.

Reste maintenant à connaître la suite. À ce sujet, l’auteur, comme beaucoup d’Égyptiens, exprime un certain scepti­cisme. « Le peuple a pris la parole et n’entend pas la lâcher. Mais, après l’euphorie, l’incertitude et l’inquiétude dominent. »

L’Islam, dernier recours d’un combat ultime

La Presse, 28 novembre 1997
L’auteur a déjà produit un mémoire de maîtrise sur le radicalisme islamiste égyptien ; il a également écrit sur ce sujet pour divers médias.

L’attentat de Luxor, en Égypte, remet au devant de la scène une des idéologies les plus populaires dans le monde musulman, le radicalisme islamiste ou l’utilisation de l’Islam comme idéologie politique de changement. Berceau du mouvement islamiste, l’Égypte est un des rares pays où cette idéologie politique n’a jamais, depuis ce siècle, disparu du paysage politique, gagnant au passage des adeptes provenant principalement des milieux déshérités.

Premier représentant officiel du mouvement islamiste égyptien, l’organisation des Frères musulmans est née officiellement en 1927-1928, au Caire, sous l’impulsion d’un jeune professeur, Hassan al-Banna. Les Frères prônaient alors l’islamisation des pratiques sociales et politiques, un retour vers la culture musulmane, le seul moyen véritable pour sortir le pays des maux qui l’accablaient, devant l’échec des idées étrangères, dont le libéralisme.

Mort assassiné en 1949, al-Banna laissera un héritage que certains penseurs auront tôt fait de faire glisser vers le radicalisme. C’est le cas de Sayyid Qutb, le nouveau théoricien de l’islamisme, qui se fera le défenseur de trois concepts, soit la souveraineté de Dieu (hakimiyya); l’ignorance de la volonté divine (jahiliyya) et la guerre sainte (jihad). Pour anéantir la société moderne et impie, plongée en pleine jahiliya, il importe d’imposer l’hakimiyya par le jihad. Combat spirituel, mais aussi milliaire, contre les ennemis de l’islam, et en particulier le régime égyptien.

La défaite humiliante (pour les Arabes) de la guerre des Six Jours, en 1967, aux dépens d’Israël, alliée à des problèmes concrets de la vie de tous les jours, soit une urbanisation sauvage, mal planifiée, une agriculture défaillante, l’accroissement perçu entre riches et pauvres, la corruption et le népotisme auront tôt fait d’alimenter la désillusion parmi les plus déshérités.

D’autant plus qu’ils seront exclus du développement, expliqué par les autorités comme devant amener des bienfaits au profit de tous. Entre temps, un islamisme plus modéré, promu par des élites moins attirées par les valeurs occidentales, ralliera au pouvoir qui l’utilisera selon le contexte pour contrer, notamment dans les années 1979-1980, la montée de forces gauchistes.

Sous le régime du président Sadate, l’ouverture à l’Occident et la paix séparée avec Israël (1979) lui vaudront de violentes attaques des milieux islamistes, modérés comme radicaux. Si les forces modérées tenteront de poursuivre le dialogue avec le pouvoir, les forces radicales, animées par des groupuscules armés, interpréteront cette paix comme une véritable capitulation. Elles useront de la violence comme moyen légitime de combat politique afin de forcer le régime à retourner à l’islam, appelé à recouvrer sa grandeur et sa puissance d’antan. Cela culminera par l’assassinat de Sadate, en octobre 1981, traité par ses meurtriers d’apostat.

Comment comprendre le maintien de ces factions radicales en terre d’islam et en Égypte ? L’islamisme radical est avant tout un mouvement sociopolitique. Il naît de plusieurs éléments.

Premièrement, il doit être compris dans le contexte large de la rupture de l’ordre politique et communautaire sous l’impact de la modernisation occidentale, donc imposée de l’extérieur, dont plusieurs des valeurs heurtent une certaine conception de l’islam. Un dualisme culturel existe dans le monde arabe, qui suscite un sentiment de perte d’identité qui n’est pas canalisé par les structures officielles. À l’opposé, les groupes islamistes offrent des structures et des services parallèles (écoles, entraide, etc.) palliant les carences de l’État.

Deuxièmement, l’islam radical attire surtout des individus qui se sentent aliénés par le « progrès », notamment des hommes dans la vingtaine ayant revu une certaine instruction, mais qui perçoivent leur accès bloqué aux postes de commande, même subalternes, de la société égyptienne. Habités d’un sentiment aigu de déracinement et de frustration, ils sont les premières victimes des conditions difficiles de vie qui prévalent en Égypte (difficultés de logement, promiscuité, insalubrité). L’islam apparaît dès lors comme un refuge dant un monde turbulent et comme l’élément central de la cohésion sociale.

Troisièmement, l’islam devient, dans ce contexte, le fer de lance de la contestation politique. Tous les maux qui affectent l’Égypte proviennent d’une déviation à l’égard de l’islam et du message coranique. Devant l’échec de la voie occidentale de développement, autant sur le plan politique (la non-légitimité des dirigeants), économique (l’iniquité dans la redistribution des richesses) que militaire (les échecs répétés devant Israël), l’islam « dur » est la solution unique. Surtout que la religion musulmane comprend toutes les prescriptions nécessaires à l’organisation de la vie politique et économique, qu’en islam, religion et politique ne font qu’un.

Engagé dans une véritable guérilla contre le pouvoir, le radicalisme islamique survit à toutes les persécutions en Égypte. Tant que les conditions de vie misérables seront le lot d’une faction de la population, dont l’avenir apparait obstrué, et qu’un islam fermé aux valeurs occidentales sera répandu par des idéologues militants, l’Égypte sera fertile à ce genre d’attaques sauvages contre des touristes impuissants, mais otages d’une politique sans merci entre le pouvoir égyptien et des groupuscules déterminés à l’anéantir.

L’Islam perce

Le Continuum, 30 mars 1987

Phénomène marginal il y a encore quelques années, le fondamentalisme islamique est aujourd’hui devenu une force dynamique au Moyen-Orient. Mais d’où l’Islam tire-t-il sa récente force mobilisatrice ?

AU COURS de l’entrevue, désormais célèbre, qu’il accordait en novembre au Washington Times, le premier ministre français Jacques Chirac déclarait : « la grande bombe n’est pas celle qui explose rue de Rennes mais celle qui pourrait exploser sur tout le monde arabe […] C’est là qu’est la vraie bombe […] Et notre objectif commun est d’empêcher ce fanatisme religieux anti-occidental d’engloutir la région entière ».

Propos alarmistes certes, mais qui témoignent de l’intérêt grandissant à l’égard de l’islamisme et de la peur qu’il suscite au sein du monde occidental.

Quand Napoléon arrive en Égypte à la toute fin du 18e siècle, il découvre une civilisation qui vit une période de déclin marquée par l’absence de dynamisme au plan intellectuel. La communauté musulmane (l’Oumma) s’en tient à la répétition des découvertes antérieures, et peu de place n’est faite ni même permise à la création pouvant ébranler le consensus communautaire.

Sur le plan historique, c’est en Égypte que s’est manifesté en premier lieu le mouvement islamiste. En 1928, un maître d’école, Hassan al-Banna, fonde la Société des Frères musulmans, qui s’affirmera au cours des décennies 30 et 40 comme une véritable force politique. Prônant l’islamisation de la société, les Frères musulmans considèrent l’Islam comme un système total, où n’existe aucune séparation entre le politique et le religieux, et qui contient ainsi toutes les indications nécessaires autant pour la conduite individuelle que pour les affaires de l’État. Seules les techniques modernes doivent être empruntées à l’Occident, mais sans les idéologies qui les accompagnent.

Persécution
Ayant appuyé et participé au coup d’État renversant Farouk en 1952, les Frères, alors-dirigés par Hassan Hudaybi (Banna, leader incontesté du mouvement, a été assassiné par la police politique en 1949)-, en viendront aux coups avec Nasser, qui ne tolère pas la présence du mouvement comme « chien de garde » du régime. Désirant affermir son emprise sur le pouvoir politique en Égypte, Nasser, profitant des troubles sociaux de l’époque (manifestations des étudiants notamment) prononcera la dissolution de l’association, le 5 décembre 1954. Débute alors un nouvel épisode de l’histoire du mouvement, fait de clandestinité et de persécution, qui ne prendra fin qu’à la mort de Nasser, survenue en 1970.

L’année 1965 en sera une autre de grande persécution pour les Frères. Sentant que l’association islamiste se réorganise, Nasser veut frapper fort et répéter l’exploit de 1954. Accusée de complot contre l’État, l’organisation est détruite et S. Qutb ainsi que ses acolytes sont pendus.

Contrairement à ce qui s’était passé en 1954, les arrestations toucheront de nombreux jeunes ignorant les dures méthodes de répression de la police de la police politique nassérienne. Ce fait, associé aux changements politiques et économiques de la société égyptienne entre 1950 et 1970, aura une importance majeure dans l’évolution future du mouvement islamiste ; celui-ci se verra en effet confronté au fossé des générations entre les anciens, enclins à une attitude conciliante, et les jeunes, acquis aux méthodes d’action violente dans leur volonté de faire l’Islam sur la société civile.

La cuisante défaite des armées arabes aux dépends d’Israël en 1967 sera ressentie comme une véritable catastrophe. Pour les islamistes radicaux, par ce cuisant revers, Dieu adresse un message aux musulmans : ils doivent retourner aux lois de l’Islam s’ils veulent retrouver leur puissance d’antan.

Intronisé en 1970, le nouveau président Sadate entreprendra la dé-nassérisation du système politique égyptien et tentera de consolider son pouvoir en éloignant les nassériens des postes de commande de l’État. La guerre de 1973 le rendra populaire auprès des masses, ce qui lui permettra de mettre en branle son programme politique, en rupture complète avec celui de son prédécesseur : proclamation de la politique d’infitah (ouverture), soit une série de mesures visant à encourager le secteur privé et les investissements étrangers; rapprochement avec le camp occidental, principalement les États-Unis, de qui le régime égyptien dépendra pour l’octroi d’aide étrangère; paix séparée de l’Égypte avec Israël, un des plus importants tournants politiques du 20e siècle.

Si au départ Sadate tentera de contrer la gauche nassérienne en s’appuyant sur les forces islamistes, ces dernières, y compris les plus modérées d’entre elles, se feront de plus en plus critiques envers la stratégie sadatienne. Aussi, l’opposition véhémente des Frères musulmans, au processus de paix égypto-israélien marquera la rupture entre Sadate et les islamistes.

Embarrassé par l’expansion des associations islamistes dans les campus universitaires, Sadate profitera des incidents interconfessionnels (entre chrétiens et musulmans) de l’été 1981 pour prononcer l’arrestation des dirigeants islamistes. Parmi eux, le frère d’un ingénieur membre du groupe Al Jihad, Khalid Islambuli. Pleurant le mauvais traitement infligé à son frère, Islambuli décide de se venger et de tuer le président. Le 6 octobre 1981, il atteint Sadate à partir d’un camion militaire immobilisé devant la tribune officielle.

La ferveur islamiste s’étend notamment depuis la Révolution iranienne de 1979, bien au-delà de l’Égypte. Du Maroc aux Philippines, de plus en plus de musulmans retournent à l’Islam dont ils sentent les valeurs traditionnelles menacées par le modernisme occidental. Partout dans le monde musulman, les médias accordent de plus en plus d’importance aux affaires religieuses ; de nombreuses mosquées sont construites chaque année; de plus en plus d’hommes, et de femmes principalement, décident d’arborer des vêtements traditionnels.

Un fait notable de ce bouillonnement est la volonté des islamistes de se démarquer autant du capitalisme, associé au matérialisme, que du communisme, associé à l’athéisme. Pour ces adeptes, désenchantés des idéologies étrangères, l’Islam constitue une troisième voie, en rupture avec les blocs dominants. L’Islam apporte une solution aux maux qui accablent le monde musulman, du fait que là religion préconise, selon eux, un ordre politique conforme à ses préceptes religieux.

Comprendre l’islamisme
La mort du président Sadate marque ainsi l’aboutissement d’une lutte perpétuelle entre les islamistes et l’État égyptien et symbolise les difficultés, voire les échecs, des projets de développement au Moyen-Orient.

À la source de l’islamisme on trouve toute l’expérience de la modernisation dans le monde arabe. Les changements introduits dans les sociétés traditionnelles n’ont pas été stimulés de l’intérieur de la communauté, mais sous le poids et l’influence d’une civilisation aux normes laïques, porteuse d’idées et de techniques aux antipodes des valeurs de la culture islamique.

Sur cette toile de fond s’ajoutent de nombreux impairs tels : une urbanisation sauvage, mal planifiée et contenue, rendant les conditions de vie impossibles dans les villes, une agriculture défaillante, l’accroissement de l’écart entre les riches et les pauvres, la corruption et le népotisme, l’érosion du tissu social et des facteurs politiques tel le processus de paix entre l’Égypte et Israël, catalyseur des antipathies islamiste envers le régime Sadate. Autant d’éléments qui contribuent au désenchantement des masses populaires et au désarroi de nombreux jeunes face aux valeurs de la vie moderne.

Cela nous amène au problème fondamental pour les musulmans de la place de l’Islam dans le monde moderne. Du fait de la présence de l’Occident, un effort de synthèse doit être entrepris par la pensée islamique, de façon à réintroduire en Islam un esprit ouvert à la création et au renouvellement.