L’Islam, dernier recours d’un combat ultime

La Presse, 28 novembre 1997
L’auteur a déjà produit un mémoire de maîtrise sur le radicalisme islamiste égyptien ; il a également écrit sur ce sujet pour divers médias.

L’attentat de Luxor, en Égypte, remet au devant de la scène une des idéologies les plus populaires dans le monde musulman, le radicalisme islamiste ou l’utilisation de l’Islam comme idéologie politique de changement. Berceau du mouvement islamiste, l’Égypte est un des rares pays où cette idéologie politique n’a jamais, depuis ce siècle, disparu du paysage politique, gagnant au passage des adeptes provenant principalement des milieux déshérités.

Premier représentant officiel du mouvement islamiste égyptien, l’organisation des Frères musulmans est née officiellement en 1927-1928, au Caire, sous l’impulsion d’un jeune professeur, Hassan al-Banna. Les Frères prônaient alors l’islamisation des pratiques sociales et politiques, un retour vers la culture musulmane, le seul moyen véritable pour sortir le pays des maux qui l’accablaient, devant l’échec des idées étrangères, dont le libéralisme.

Mort assassiné en 1949, al-Banna laissera un héritage que certains penseurs auront tôt fait de faire glisser vers le radicalisme. C’est le cas de Sayyid Qutb, le nouveau théoricien de l’islamisme, qui se fera le défenseur de trois concepts, soit la souveraineté de Dieu (hakimiyya). L’ignorance de la volonté divine (jahiliyya) et la guerre sainte (jihad). Pour anéantir la société moderne et impie, plongée en pleine jahiliya, Il importe d’imposer l’hakimiyya par le jihad. Combat spirituel, mais aussi milliaire, contre les ennemis de l’islam, et en particulier le régime égyptien.

La défaite humiliante (pour les Arabes) de la guerre des Six Jours, en 1967, aux dépens d’Israël, alliée à des problèmes concrets de la vie de tous les jours, soit une urbanisation sauvage, mal planifiée, une agriculture défaillante, l’accroissement perçu entre riches et pauvres, la corruption et le népotisme auront tôt fait d’alimenter la désillusion parmi les plus déshérités.

D’autant plus qu’ils seront exclus du développement, expliqué par les autorités comme devant amener des bienfaits au profit de tous. Entre temps, un islamisme plus modéré, promu par des élites moins attirées par les valeurs occidentales, ralliera au pouvoir qui l’utilisera selon le contexte pour contrer, notamment dans les années 1979-1980, la montée de forces gauchistes.

Sous le régime du président Sadate, l’ouverture à l’Occident et la paix séparée avec Israël (1979) lui vaudront de violentes attaques des milieux islamistes, modérés comme radicaux. Si les forces modérées tenteront de poursuivre le, dialogue avec le pouvoir, les forces radicales, animées par des groupuscules armés, interpréteront cette paix comme une véritable capitulation. Elles useront de la violence comme moyen légitime de combat politique afin de forcer le régime à retourner à l’islam, appelé à recouvrer sa grandeur et sa puissance d’antan. Cela culminera par l’assassinat de Sadate, en octobre 1981, traité par ses meurtriers d’apostat.

Comment comprendre le maintien de ces factions radicales en terre d’islam et en Égypte ? L’islamisme radical est avant tout un mouvement sociopolitique. Il naît de plusieurs éléments.

Premièrement, il doit être compris dans le contexte large de la rupture de l’ordre politique et communautaire sous l’impact de la modernisation occidentale, donc imposée de l’extérieur, dont plusieurs des valeurs heurtent une certaine conception de l’islam. Un dualisme culturel existe dans le monde arabe, qui suscite un sentiment de perte d’identité qui n’est pas canalisé par les structures officielles. À l’opposé, les groupes islamistes offrent des structures et des services parallèles (écoles, entraide, etc.) palliant les carences de l’État.

Deuxièmement, l’islam radical attire surtout des individus qui se sentent aliénés par le « progrès », notamment des hommes dans la vingtaine ayant revu une certaine instruction, mais qui perçoivent leur accès bloqué aux postes de commande, même subalternes, de la société égyptienne. Habités d’un sentiment aigu de déracinement et de frustration, ils sont les premières victimes des conditions difficiles de vie qui prévalent en Égypte (difficultés de logement, promiscuité, insalubrité). L’islam apparaît dès lors comme un refuge dant un monde turbulent et comme l’élément central de la cohésion sociale.

Troisièmement, l’islam devient, dans ce contexte, le fer de lance de la contestation politique. Tous les maux qui affectent l’Égypte proviennent d’une déviation à l’égard de l’islam et du message coranique. Devant l’échec de la voie occidentale de développement, autant sur le plan politique (la non-légitimité des dirigeants), économique (l’iniquité dans la redistribution des richesses) que militaire (les échecs répétés devant Israël), l’islam « dur » est la solution unique. Surtout que la religion musulmane comprend toutes les prescriptions nécessaires à l’organisation de la vie politique et économique, qu’en islam, religion et politique ne font qu’un.

Engagé dans une véritable guérilla contre le pouvoir, le radicalisme islamique survit à toutes les persécutions en Égypte. Tant que les conditions de vie misérables seront le lot d’une faction de la population, dont l’avenir apparait obstrué, et qu’un islam fermé aux valeurs occidentales sera répandu par des idéologues militants, l’Égypte sera fertile à ce genre d’attaques sauvages contre des touristes impuissants, mais otages d’une politique sans merci entre le pouvoir égyptien et des groupuscules déterminés à l’anéantir.

Les commentaires sont clôturés.