Mouvement étudiant : devenir une force sociale véritable

Le Continuum, 15 février 1982

La présente crise économique qui s’abat comme un fardeau de plus en plus réel et présent sur le Québec et l’ensemble des pays occidentaux devrait être l’occasion pour le mouvement étudiant de définir le type de syndicalisme qu’il entend pratiquer à l’avenir et d’orienter son action dans un cadre de pensée bien définie.
En fait, deux voies s’offrent aux étudiants, voies qui s’assujettissent à des comportements et des philosophies passablement opposés et qui ne seront pas sans influence sur la société présente et future.

La première option est celle pusillanime du « give and take », par laquelle le mouvement étudiant ne serait qu’une organisation ayant des intérêts bien concrets à défendre et n’ayant d’autre but que de protéger ses acquis et privilèges. Cette position corporatiste ne se démarquerait aucunement des autres groupes sociaux, qui ne se manifestent que lorsque leurs intérêts égoïstes sont en jeu et remis en question. La stratégie ne se définit alors que pour garantir au maximum ses gains, souvent au détriment d’autres groupes moins favorisés de la société. Un tel mouvement étudiant n’aurait donc que pour objectif l’amélioration de la condition de vie étudiante, associant ainsi les étudiants à une corporation d’intérêts close, fermée, repliée sur elle-même, ne luttant que pour des considérations matérielles, légitimant dès lors le système en place dans l’attente des privilèges que peut procurer la scolarité.

À l’heure où les problèmes sociaux, politiques et économiques se font de plus en plus nombreux, pressants et conséquents pour l’avenir, une telle conception ne peut que constituer une position indéfendable et qui se dérobe totalement de la fonction sociale que peuvent exercer les étudiants dans une société en crise à plus d’un égard.

La deuxième option qui s’ouvre au mouvement étudiant est celle d’un groupement non homogène certes, mais faisant consensus dans un projet de société autre, différent, se rejoignant dans l’élaboration d’alternatives distinctes des discours surannés habituels. Il s’agit en effet d’une vision plus engagée et politique du mouvement étudiant, devenu force sociale critique et contestataire des structures dominantes, débordant le cadre étroit du système universitaire et s’implantant comme agent mobilisateur dénonçant les injustices et les actions abusives du pouvoir.

Il ne faut pas voir là l’ébauche d’une pensée cimentée qui s’inscrirait dans une perspective clairement établie, réformiste, social-démocrate, socialiste ou communiste. Nous ne voulons que poser les jalons pour une ouverture plus large et démocratique des institutions universitaires, ouverture pouvant déboucher sur une vision du monde précise devant entraîner une action estudiantine pratique et engagée qui viserait le changement de la société.

À ce niveau, Jacques Boivin et André Benoit ont intelligemment expliqué cette conception dans le Continuum du 1er février dernier en parlant de « faire la société, pas seulement l’étudier ». Ils ont cerné les causes du cynisme et de l’inaction des étudiants. Ils ont justement fait remarquer que l’étudiant est « secoué par ce qui lui est révélé, sa conscience sociale est de plus en plus éveillée, mais il apprend à ne traiter cette information qu’à titre de concepts à manipuler ». Ils ont noté l’absence de critique, de solidarité et d’engagement chez les étudiants de science politique, eux qui sont les premiers informés de l’oppression et de l’exploitation réelle et objective qui secouent les rapports sociaux et qui sont à même d’identifier les intérêts mesquins qui s’escamotent derrière les discours dominants.

Cette absence de militantisme n’est toutefois pas propre aux étudiants. Mais de par leur situation (les étudiants ne sont pas des travailleurs « à la machine » et ont pour fonction d’apprendre et non de produire trois canons par jour), ils sont en mesure de découvrir le nouveau discours qui entraîne l’adhésion des individus aux méthodes de changement et aux aspirations et idéaux sociétales communes.

Malgré l’indifférence actuelle, les étudiants peuvent former le mouvement mobilisateur qui combattrait la tendance à se contenter de l’état présent et qui surmonterait le sentiment d’impuissance qui lie les gens au système en place, système qui se voue et qui perpétue l’aliénation par le travail, le chômage, l’école, la satisfaction des besoins matériels etc. C’est sur ce point précis qu’il faut s’attaquer en premier lieu. Pourquoi nous sentons-nous aussi démunis ? N’avons-nous par un certain « mai ‘68 » pour nous donner des forces ?

Ce sera donc la première étape dans la définition d’un mouvement étudiant engagé : les étudiants doivent se définir eux-mêmes, se transformer en objet d’analyse et redéfinir les rapports avec l’Université, rapports qui plus souvent qu’autrement jouent en faveur de cette dernière. Il faudra faire en sorte de réduire la dépendance estudiantine et d’augmenter les moyens et les ressources trop peu nombreuses qui s’offrent aux étudiants pour occuper leur place dans les institutions d’enseignement et leur rôle dans la dynamique sociale. Il conviendra de situer et de repenser le rôle de l’Université en fonction des besoins de la population dont elle est trop éloignée et de tenir un discours cohérent à l’intérieur de cette perspective.

Ce n’est qu’après avoir procédé à cette première étape cruciale que l’organisation étudiante pourra devenir un lieu de réflexion et surtout d’action pratique dans la société d’aujourd’hui. Comme le soulignait Charles Larochelle dans le Devoir du 29 janvier, ce n’est qu’après avoir défini des objectifs communs et assuré leur participation dans l’institution scolaire que les étudiants pourront s’élever d’un cran et devenir une organisation politique et sociale de première importance de la collectivité.

Les étudiants ont assurément beaucoup de pain sur la planche. Certes, ils ont des problèmes de fonds, leur réputation dans l’opinion publique ne souffre pas d’un excès de sympathie etc. Mais la nature et certaines caractéristiques de leur vie sociale (accès à la connaissance, jeunesse, possibilité de tenir un discours logique et convaincant) tendent à favoriser l’atteinte de ces objectifs. Les étudiants ont le potentiel pour s’affirmer à l’Université et dans la société. Il ne leur faut que du courage et surtout la persévérance de se mobiliser et de s’implanter comme un agent social solide et véritable.

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