Le développement durable, un grand projet

Magazine Courants, octobre-novembre-décembre 1989

L’environnement et la croissance. Une alliance de raison, toute jeune et encore fragile, mais appelée a se renforcer. Les dirigeants des grandes entreprises l’ont compris et plusieurs parlent maintenant de développement durable.

Du concept de développement durable à son application dans les activités courantes de développement, le défi est de taille. Sa mise en application exige un changement pro fond de perspective et une attitude positive face aux nouvelles réalités tant sociales, environnementales qu’économiques imposées par notre mode de vie contemporain. Une nouvelle éthique doit imprégner toutes les sphères d’activités. »

Ce commentaire de Daniel Dubeau, vice-président, Environnement, Hydro-Québec, aurait eu l’effet d’une bombe il y a quelques années. Déjà, le désormais célèbre rapport Bruntland, publie en avril 1987 par la Commission mondiale sur l’environnement et le développement (crée en 1983 par l’ONU), est très clair sur la voie que doit emprunter la communauté mondiale : « Le temps est venu de rompre avec le passé, (…) ce sont les politiques et les institutions qui doivent changer. » Le rapport Bruntland, du nom de la première ministre de la Norvège à l’époque, présidente des travaux, définit le développement durable comme « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures de répondre à leurs besoins ». Aujourd’hui, le développement durable n’a fait sursauter aucun des 250 participants, et parmi eux de nombreux chefs et cadres de grandes entreprises, au colloque du Centre international des grands projets, qui a porte sur Le développement durable : un grand projet.

Le colloque a eu lieu le 2 novembre à Montréal.

Le Québec, un leader
Le colloque a permis de mesurer I ‘ampleur du chemin parcouru depuis que les premiers écolos croisaient le fer avec les entreprises polluantes… mais aussi l’ampleur du chemin à parcourir avant que cette nouvelle éthique ne nos mécanismes de pensée et nos pratiques quotidiennes. Heureusement, le Québec semble jouer un rôle de leader, comme l’a reconnu Mohamed Shanoun, membre de cette même Commission mondiale sur l’environnement et le développement et ambassadeur d’Algérie au Maroc : « je considère que le Québec joue un rôle de pionnier autant dans la recherche théorique de l’intégration du facteur écologique dans la science économique que dans la mise en place des structure juridiques, institutionnelles et politique qui veillent a introduire pratiquement dans votre société les résultats de vos recherches. »

Une réconciliation
Le colloque a repris un constat, fait depuis plusieurs années mais maintenant intégré au discours politique : le développement économique ne peut plus être envisage hors des contraintes environnementale de plus en plus criantes et qui font appel à notre sens des responsabilités.

En somme, on ne peut plus vivre comme avant. Impossible de conserver « cet esprit de « business as usual  » qui perpétue le paradigme du progrès fonde sur la croissance », affirme Peter Jacobs, président de la Commission du développement durable au sein de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) et membre de la Table ronde québécoise sur l’environnement et l’économie, un organisme consultatif parraine par le ministère de l’Environnement du Québec.

IL n’est pas le seul à le dire. Au déjeuner-conférence, Pierre Paradis, ministre de l’Environnement, insistera : « Pour la première fois depuis des millénaires, l’humanité est en train de menacer sa propre planète. Pour la première fois, elle détruit les ressources qui assurent son propre développement et son bien-être. Un tel constat doit amener une sérieuse remise en question. Il faut, de toute urgence, revoir les relations entre l’ensemble des activités économiques et l’environnement. (…) Pour éviter le ralentissement de l’économie, tout en améliorant la qualité de vie, il faut décidément nous développer autrement. Nous devons éliminer notre plus grand risque, celui de poursuivre un développement copié sur le passé. (…) II faut qu’on assiste à la réconciliation entre ce qui nous fait vivre – l’environnement et ce qui nous procure le bien-être, l’économie. »

Cette réconciliation, pour reprendre les termes de Pierre Paradis, semble maintenant passer par le développement durable. Un concept qui rallie tout le monde, mais dont la vraie définition correspondra finalement aux actions posées par les décideurs politiques et économiques au cours des prochaines années. Chose certaine, le développement durable sous-tend une prise de conscience des dangers que court la planète, si on maintient tel quel le développement économique actuel fonde sur l’exploitation à courte vue des ressources.

Une affaire de gestion
« Il y a à peine quelques années, la protection de l’environnement n’était qu’une vague aspiration bucolique. Aujourd’hui, elle est une nécessite absolue que personne ne peut plus se permettre d’ignorer. (…) Les gouvernements, les citoyens et les entreprises ont désormais à intégrer, autant dans leurs grandes décisions que dans leurs activités quotidiennes, deux impératifs vitaux : le maintien de la croissance et une gestion éclairée des ressources.

« De plus en plus l’environnement sera une affaire de prévoyance et de vision : une affaire de gestion. » Administrateur, Guy Coulombe a ainsi résumé l’approche que certaines grandes entreprises ont adoptée face a la protection de l’environnement. Ces entreprises ont maintenant intègre dans leur philosophie de gestion les responsabilités qui leur incombent titre d’exploitants des ressources naturelles. Des exemples tous présents au colloque : Alcan, Tembec et Hydro-Québec.

Alcan est une entreprise dont les activités industrielles sur la sante et l’environnement lui ont souvent attire de nombreuses critiques. C’est le cas encore. François Sénécal-Tremblay, président et chef de la Direction de la Société d’électrolyse et de chimie Alcan, maintient que, contrairement a d’autres sujets qui ont déjà alimente le discours public, le développement durable ne passera pas de mode. (…) Gérer des emplois qui améliorent le quotidien sans sacrifier l’accès aux ressources naturelles pour que nos descendants puissent eux aussi en profiter, c’est ca notre défi ». Alcan a régulièrement investi, dit-il, dans des recherches originales relatives aux effets de ses usines et des procèdes sur ses employés et le milieu ambiant. Avec le temps, elle en est venue à constater « qu’il lui faudrait tout simplement remplacer d’anciennes installations pour éliminer la source certaines substances ».

De nouvelles usines sont donc construites pour remplacer les usines Soderberg, au coût de 3 milliards. La terrière est la première usine prévue, et deux autres usines seront également construites d’ici a 2015, « si le climat économique le permet ». « Avec les nouvelles usines, explique Francois Sénécal-Tremblay, les systèmes de protection de l’environnement ne sont pas rajoutes ou aboutes : ils font partie intégrante du procède. » De plus, Alcan s’intéresse grandement à la récupération de l’aluminium, un domaine ou le Québec accuse un grand retard par rapport à certains États américains, au le recyclage des canettes atteint 80 %. « Alcan sera toujours prête à racheter, en grande quantité, et à un prix intéressant, l’aluminium provenant du recyclage des canettes d’aluminium. »

Autre exemple : Tembec, une entreprise de pates et papiers, s’est récemment dotée d’une politique de protection de l’environnement. De plus, l’entreprise s’est engagée a consacrer plus de 50 millions au cours des trois prochaines années pour amenuiser l’impact de ses activités sur l’environnement. Elle est d’ailleurs imitée par d’autres entreprises du secteur des pates et papiers. Selon Frank Dottori, président et chef de la Direction de Tembec, l’industrie forestière a réduit de prés de 50 % les matières solides en suspension, responsables en partie de la pollution de l’eau. D’autre part, de nouveaux procédés ont été développés, qui réduisent considérablement la consommation du bois.

II faut dire, comme l’a fait remarquer Robert Deffrasnes, directeur, Planification Secteur forestier au ministère de l’Énergie et des Ressources du Québec, que l’adoption en 1986 par l’Assemblée nationale de la Loi sur les forêts est venue bouleverser toutes les règles du jeu en matière d’utilisation et de gestion des ressources forestières ». La nouvelle loi a introduit le principe de « rendement durable », qui signifie le respect de la capacité de production de la fork. Quant à la dépollution de l’eau, Jean Boulva, directeur de l’institut Maurice-Lamontagne au ministère des Pêches et des Océans du Canada, a rappelé que nous sommes maintenant en retard : « Au Québec, en 1986, les stations d’épuration des eaux d’égoût ne desservaient que 19,5 % de la population, alors que la moyenne nationale était de 66 %. » Mais le président de Tembec se veut être réaliste : « Nous devons nous rappeler que pour dépenser de l’argent (pour l’environnement) nous devons faire de l’argent. » De l’avis de Frank Dottori, « ceci est un principe de base du développement durable ».

2 % de notre territoire pour l’hydroélectricité
Pour que le développement durable veuille vraiment dire quelque chose, il faut que les entreprises, comme les gouvernements d’ailleurs, passent maintenant à l’action. Richard Drouin, président du Conseil et chef de la Direction d’Hydro-Québec, est venu expliquer ce que veut dire concrètement, pour Hydro-Québec, le développement durable. Il a souligné les efforts, tant en ce qui touche la recherche que les réalisations, que consent l’entreprise pour garantir un a développement prudent et mesure de nos ressources énergétiques ».

L’énergie est au cœur du débat sur l’environnement. L’entreprise exerce une grande responsabilité envers la population québécoise. Elle occupe 1 % de notre territoire, proportion qui va doubler au début du XXle siècle. « C’est donc dire que nous avons, en tant que dépositaires d’une part importante du patrimoine québécois, des responsabilités très nettes a regard de la protection et de la mise en valeur de l’environnement », signale-t-il.

Décloisonner les décisions
Richard Drouin a rappelé qu’« Hydro-Québec a adhéré très tôt au concept de développement durable » Des mesures majeures sont mises en place pour limiter le cout environnemental de ses projets de développement : études d’impact, mesures d’atténuation, programme de surveillance environnementale et de suivi, adoption d’une politique d’environnement, étude des effets environnementaux cumulatifs de (‘ensemble des projets prévus dans le plan des installations. Au total, ce sont des millions de dollars consacres à l’objectif « d’intégrer la faisabilité environnementale de notre programme d’équipement a sa faisabilité technique et économique, ce qui s’inscrit au cœur même de la notion de développement durable. (…) Ainsi, par l’étude des effets environnementaux cumulatifs et par ses études d’impact, l’entreprise intègre la dimension environnementale a toutes les étapes stratégiques de la prise de décision. C’est là un pré-requis essentiel de la mise en œuvre du concept de développement durable. »

Mais toutes ces mesures exigent qu’il y ait concertation avec le milieu. « Le développement durable ne peut pas se concevoir autrement que par la transparence et une relation suivie entre les développeurs, les utilisateurs de ressources, les gestionnaires du milieu et la population touchée. (…) C’est ce que j’appelle le décloisonnement des décisions, qui est une nouvelle façon de gérer le développement. » Une manière de gérer qui signifie ouverture, confiance mutuelle et qui nécessite plus de temps et d’argent. Cependant, ajoute Richard Drouin, « un projet bien intégré dans le milieu coutera moins cher à long terme ».

L’efficacité énergétique
Richard Drouin a aussi déclaré très clairement que l’efficacité énergétique fait partie du développement durable. « Au fur et à mesure que le potentiel hydraulique diminue, nous devons mettre l’accent sur une utilisation de plus en plus rationnelle de l’électricité, soutient-il. L’objectif du développement durable conjugue aux changements radicaux, qui s’opèrent dans l’évolution des valeurs de notre société, milite clairement en faveur d’une action plus vigoureuse. » Mais, poursuit-il, « ces changements d’attitude en regard de la consommation d’énergie ne devront pas être réalisés de façon coercitive. Il faudra sensibiliser la population à l’objectif de sauvegarde de l’environnement pour qu’il devienne un projet collectif au Québec ». Un objectif qui ne pourra se réaliser sans un partenariat actif entre les gouvernements, les entreprises et les citoyens.

Des municipalités aux groupes de pression
Roger Nicolet, président de l’Union des municipalités régionales de comte du Québec (UMRCQ) dit qu’il est en faveur de cet appel à la concertation pour la recherche d’un équilibre écologique, sans lequel il ne saurait y avoir de « durabilité » du milieu. Prenant exemple du projet de construction de deux barrages sur l’Ashuapmushuan, Roger Nicolet dit : « Pour qu’il y ait développement durable, il est essentiel que les responsables de grandes réalisations comprennent l’importance de la dimension sociale de leurs interventions. (…) Dans un contexte social et politique complexe comme celui que nous connaissons aujourd’hui, il n’est plus possible de parler de développement de grands projets se parallèlement à toute étude technique, mesurer les incidences humaines de l’intervention. »

La concertation est la revendication des groupes écologiques comme l’indique Harvey Mead, préside de l’Union québécoise pour la conservation de la nature et membre de la Table ronde québécoise sur l’environnement l’économie.

Son groupe réclame depuis longtemps une voie au chapitre dans la définition de l’avenir énergétique du Québec. « Il reste donc que le domaine énergétique, crucial pour le respect de l’objectif de développement durable (…) est tout simplement hors de la portée des interventions des groupes de citoyens, sauf à la pièce, quand la décision de base est déjà prise. C’est en partie pour cela que presque tout projet de construction de barrage ou de ligne se bute à de l’opposition. » Il ajoute : « Tant qu’il n’y aura pas de débat public à grande échelle sur la politique énergétique, les groupes écologistes et les autres représentants du milieu, les consommateurs, par exemple, n’auront ni l’information nécessaire pour bien participer à l’élaboration dune politique qui tienne compte explicitement du développement durable ni l’incitation nécessaire pour collaborer avec les responsables de la production de l’énergie dans la recherche d’un consensus. »

L’expérience québécoise et le monde
Bernard Lamarre, président et chef de la Direction du groupe Lavalin, pense aussi que le développement durable exige des pays industrialises qu’ils « dépassent le stade des interventions ponctuelles ». Lavalin réalise de nombreux contrats a l’étranger et Bernard Lamarre reconnait que nombre de ces contrats ne posent aucune exigence environnementale.

« Dans de tels cas, dit-il, les entreprises doivent avoir un sens de l’éthique suffisamment développé pour s’imposer elles-mêmes des précautions minimales à prendre en matière d’environnement. Si elles ne le font pas par conviction, elles devraient le faire par intérêt », en raison de la sensibilité de l’opinion publique mondiale aux questions environnementales.

Les gouvernements étrangers des pays en voie de développement sont souvent aux prises avec des contraintes financières qui les poussent à évacuer les exigences environnementales. Mais il ne faudrait pas croire, soutient Bernard Lamarre, que la situation est très différente chez nous : « On n’a qu’à regarder nos petites villes et nos villages, qui ont des règlements de zonage souvent très limités et surtout très flous et qui autorisent toutes sortes de projets immobiliers pouvant endommager l’environnement. Il est vrai que les gouvernements et les administrateurs de ces municipalités ont tellement de problèmes avec leurs budgets qu’ils ont, comme les pays on voie de développement, de la difficulté à résister a certains avantages immédiats, mais parfois pernicieux à long terme. »

La parole donnée
Michel Yergeau, avocat chez Lavery, O’Brien, et président du Comite consultatif en environnement d’Hydro-Québec, abonde dans le même sens : « Trop souvent, les problèmes environnementaux ont été abordés de façon périphérique, c’est-à-dire que nos actions sont encore sectorielles et attachées à la partie visible de la protection de l’environnement, soit la pollution. (…) L’environnement doit devenir, autant que les questions financières, économiques ou purement techniques, un des pivots de la prise de décision. »

Pour cela, un préalable : la préoccupation de l’environnement doit devenir un réflexe. « Le développement durable, c’est aussi reconnaitre que, même si tout peut être fait, tout ne doit pas être fait. Les entreprises doivent avoir la discipline nécessaire pour prendre des décisions éclairées à cet égard. Le respect de l’environnement doit être intégré à l’éthique morale au même titre que l’honnêteté, la parole donnée et le sens du devoir », raconte-t-il.

Le dossier prend un caractère dramatique lorsque la parole revient à Bernard Cleary, coordonnateur des négociations et négociateur en chef du Conseil Attikamek-Montagnais. Si les grandes entreprises ont pris conscience de leurs responsabilités à regard de l’environnement, elles ne peuvent faire oublier les dommages qu’elles ont pu causer dans le passé. L’histoire du développement, dont les Attikamek et les Montagnais ont en quelque sorte été les témoins, est véritablement celle du « mal développement ». (…) Nous ne voulons plus être les témoins passifs du développement. Plus jamais, nous n’accepterons que le  développement hydroélectrique se fasse à notre détriment. »

Une responsabilité de génération
Le défi de l’environnement n’interpelle pas uniquement les entreprises, mais tous les citoyens, comme le fait justement valoir Pierre-Marc Johnson, directeur de recherche en environnement à l’université McGill. « L’ensemble des phénomènes de détérioration de l’environnement est la responsabilité dune génération gâtée, celle qui a créé le déficit et qui bénéficie d’emplois à vie, de régimes de pension élabores auxquels n’a pas accès la génération qui nous suit, déplore-t-il. Le concept de développement durable nous offre la possibilité d’agir et de corriger nos abus. Il offre un cadre raisonnablement cohérent pour répondre aux impératifs de nécessite et d’urgence, parce qu’il est un principe intégrateur qui ne se contente pas de générosité, mais fait appel à un intérêt redécouvert dans l’interdépendance des sociétés et de celles-ci avec la nature. »

Et, ne l’oublions pas, « il y a de bonnes nouvelles en matière d’environnement », comme l’a signalé Richard Drouin. Même si les medias ne rapportent que des catastrophes, il n’en demeure pas moins que la tenue de ce colloque prouve que la valeur environnement s’imprègne dans les activités des entreprises. Même si elles souffrent d’un problème de crédibilité auprès de la population, les entreprises ont tout à gagner à faire de l’environnement une seconde nature et à réintégrer positivement à leur philosophie et pratiques de gestion. L’environnement est d’ores et déjà une réalité avec laquelle il faudra savoir composer maintenant et à l’avenir, voire un atout essentiel du succès des entreprises.

Comme le conclut Richard Drouin : « Si la priorité environnementale signifie pour les gouvernements une nouvelle façon de gouverner, elle signifie donc, pour les entreprises, une nouvelle façon de gérer. »

 

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