La formation d’une élite

Magazine Courants, novembre-décembre 1991

L’École Polytechnique, fondée en 1873, a eu des débuts très difficiles, raconte en entrevue Robert Gagnon, auteur du livre sur l’Histoire de l’École Polytechnique de Montréal — La montée des ingénieurs francophones, écrit en collaboration avec Armand J. Ross. Montée qu’a favorisée grandement Hydro-Québec où oeuvrent aujourd’hui plus de 1 400 ingénieurs.

« Lors de ses premières années d’activité, l’École Polytechnique n’était pas considérée comme une filière de promotion sociale. Dans la mentalité des gens du début du siècle, l’ingénieur était ni plus ni moins considéré comme un ouvrier spécialisé. »

Une identité
C’est d’ailleurs ces débuts laborieux qui expliquent la formation d’un esprit de corps chez les diplômés de l’École. « Les pionniers de l’École et les premiers diplômés, poursuit Robert Gagnon, ont eu à se serrer les coudes afin d’assurer la simple survie de la nouvelle institution. L’École disposait de peu de ressources et avait du mal à recruter des étudiants. Le principal défi des pionniers est donc de trouver des emplois aux diplômés, de façon à implanter le statut d’ingénieur dans la communauté. »

Fondamentale dans la promotion de la fonction d’ingénieur est la persévérance des premiers dirigeants de l’École et des diplômés, notamment à travers l’Association des anciens élèves, devenue l’Association des diplômés, « pour littéralement construire une identité d’ingénieur », dit Robert Gagnon. Rappelons qu’à cette époque, quiconque pouvait prendre le titre d’ingénieur : le plombier se disait ainsi ingénieur sanitaire.

Déjà, en 1898, une loi du Québec protège le statut d’ingénieur civil. Mais la pression conjuguée de la section Québec de la Société canadienne des ingénieurs civils, de l’Association des anciens élèves et de la Corporation de l’École Polytechnique amène, en 1918, la promulgation d’une nouvelle loi, qui protège non plus uniquement le titre, mais l’exercice de la profession. La profession d’ingénieur devient donc une profession fermée. C’est une première au Canada.

Ainsi sont posés les jalons qui aideront à la formation d’une élite en devenir, qui ne tardera pas à prendre sa place aux côtés des élites traditionnelles. Une élite qui se distingue de sa contrepartie anglophone. Les diplômés francophones font en effet leur marque surtout dans le secteur public naissant plutôt que dans la grande industrie. Le premier débouché important des ingénieurs francophones sera le gouvernement fédéral, relayé ensuite par les gouvernements municipaux et provincial.

La consécration
La guerre donne un essor important à la promotion des ingénieurs francophones, notamment dans le secteur industriel. L’après-guerre sera un apogée. La profession d’ingénieur est grandement en demande : il faut construire des écoles, des hôpitaux, des ponts. Ce boom permet le développement de firmes privées de génie-conseil francophones.

Il y en avait déjà quelques-unes au début du siècle : Surveyer, Nenniger et Chênevert (SNC), mais on assiste à leur expansion : Lalonde-Valois devenu Lavalin, Lalonde, Girouard et Letendre (LGL), entre autres. Parmi les plus gros contrats, les projets hydroélectriques.

Mais à l’aube de ces grands projets, rappelle Robert Gagnon, les ingénieurs francophones ne sont pas encore aux postes de commande. Il insiste sur l’importance de la mainmise des francophones sur les entreprises. « Le meilleur exemple de cela, c’est la nationalisation de Montreal Light, Heat and Power, en 1944. À cette date, il n’y a au sein de la firme qu’un seul diplômé de Polytechnique. Trois ans après la nationalisation, il y en a 18. En 1959, Hydro-Québec compte 162 ingénieurs à son service, dont 134 sont francophones. C’est une percée importante des ingénieurs francophones, et ce dans un secteur où ils étaient totalement absents. Hydro-Québec deviendra et de loin, à partir des années le secteur le plus important d’embauche d’ingénieurs francophones et le lieu privilégié où ils pourront se faire valoir, en technique et en gestion. »

La Révolution tranquille donnera un coup de pouce considérable la montée des ingénieurs francophones. Au début des années 60, les dirigeants québécois veulent raffermir la maîtrise des Québécois francophones sur leur économie Hydro-Québec, contrairement à Ontario Hydro, favorise, par des contrats de sous-traitance, la réalisation des travaux par d firmes francophones. Durant les projets la Manicouagan puis de la Baie James, les firmes québécoises côtoient de grandes firmes d’ingénierie mondiales.

« Une fois ces travaux terminés, poursuit Robert Gagnon, les firmes francophones disposent des ressources financières et d l’expertise. Elles sont prêtes à faire le saut vers l’international. Ne leur manque plu: que le marché. Or, à Ottawa, Paul-Gérin Lajoie préside aux destinées de l’Agence canadienne de développement international qui veut étendre sa présence en Afrique francophone. Les entreprises québécois y réaliseront de nombreux projets et étendront ensuite leurs activités sur de nombreux continents, devenant par le fait même parmi les plus grandes entreprises de gérer conseil du Canada et du monde. »

C’est la consécration d’un groupe social, d’un nouveau réseau de pouvoir : les ingénieurs francophones, bâtisseurs du Québec moderne porte-drapeau du Québec à l’étranger.

Aujourd’hui, l’École Polytechnique délivre 400 diplômes par année, le plus grand nombre au Canada, et elle s’est donné comme mission de devenir la première institution de génie du pays. Un beau défi à la mesure de la progression spectaculaire de cette institution, qui a grandement contribué au façonnement du Québec moderne.

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