Carrière à mitan

Magazine Courants, août-septembre-octobre 1991

Il y a une vingtaine d’années, vous faisiez votre entrée sur le marché du travail. Depuis ce temps, vous avez occupé diverses fonctions et vécu des expériences variées, certaines fort positives, d’autres un peu moins. Mais, depuis quelque temps, vous vous posez des questions sur l’orientation de votre vie professionnelle : symptôme d’une remise en question qui touche en fait vos valeurs, voire le sens de votre vie. « Ai-je fait le bon choix ? Qu’ai-je réalisé jusqu’à maintenant ? Qu’est-ce que je veux faire dorénavant ? Quel est le fil conducteur de ma carrière ? »

Autant de questions qui vous assaillent, et pour lesquelles vous avez peu de réponses satisfaisantes. N’ayez crainte, cette situation n’est pas anormale. Vous vivez un phénomène bien ciblé par les chercheurs : le remodelage de l’identité professionnelle au mitan de la vie.

Remise en cause et questionnement
C’est de ce sujet qu’est venue discuter Catherine Morneau, consultante, lors d’une rencontre qui s’est tenue en juin avec des employés d’Hydro-Québec. Catherine Morneau a participé à une recherche d’envergure menée par la professeure Danielle Riverin-Simard, de l’université Laval, auprès de 786 personnes, des secteurs privé, public et parapublic.

Conclusion de l’étude : « Le développement de l’adulte au travail se déroule en une série d’étapes spécifiques ayant un contenu différencié au fil des âges. » Bien sûr, ces séquences peuvent varier d’un individu à l’autre. Elles ne représentent qu’un schéma global, celui qui s’applique au plus grand nombre.

Intéressons-nous aux adultes entre 38 et 47 ans. La recherche divise cette période en deux strates : l’adulte de 38 à 42 ans et l’adulte de 43 à 47 ans.

Pour la première strate, la recherche démontre que l’adulte « réalise que tout ne se vit pas comme il l’avait prévu. La moitié de sa vie est passée, il se rend compte qu’il vivait d’illusions. Pour lui, une page est vraiment tournée ».

Cette étape est marquée par une série de questionnements. L’adulte est tenté de donner à sa carrière une nouvelle direction, qui l’engagerait dans des voies nouvelles, inexplorées. « Face à une série de réussites, d’échecs partiels ou totaux, l’adulte veut maintenant faire l’essai de nouvelles lignes directrices plus personnalisées et construites à la lumière de ses expériences passées. »

Après 40 ans, la stagnation ?
Par ailleurs, ce questionnement alterne entre des moments de remise en question et des périodes marquées par une plus grande quiétude. En fait, l’individu est pressé d’en arriver à un choix : il est à la recherche de nouveaux défis, différents de ceux qu’il a affrontés jusqu’à maintenant.

Devant cette situation, certains se laissent aller au défaitisme, d’autres à l’optimisme. Le pessimiste dit : « La seule chose intéressante dans le travail, c’est la paie. » L’optimiste, quant à lui, cherchera au contraire la possibilité de s’épanouir davantage dans son travail, en élaborant les lignes directrices « visant à garantir une évolution continue des opportunités de créativité et d’actualisation de soi ». Or, trop souvent, déplore la consultante, les adultes se laissent freiner par une conception négative de leur potentiel. N’entendons-nous pas souvent dire que nous atteignons notre plein rendement à 35 ans et que, par la suite, notre potentiel stagne irrémédiablement jusqu’à notre sortie du monde du travail ?

« Croire en une stagnation et en une diminution de son potentiel ne s’avère-t-il pas dangereux dans cette étape où l’on doit redéfinir son identité vocationnelle ? Comment bien se préparer à la deuxième partie de sa vie au travail, lorsqu’on ne considère pas le développement comme une évolution continue ayant un rythme potentiellement équivalent, mais différent, tout au long de sa vie d’adulte au travail ? Il me semble essentiel que l’adulte de 40 ans se donne un droit fondamental : le droit de continuer à apprendre à chaque étape de sa vie. L’adulte du mitan tourne une page, mais les étapes qui suivent ne doivent pas être perçues et vécues comme « quantitativement » différentes », insiste Catherine Morneau.

Le fil conducteur
Après s’être questionné et avoir dans certains cas exploré de nouvelles lignes directrices, l’adulte s’affaire par la suite, entre 43 et 47 ans, à rechercher le fil conducteur de sa carrière. Il cherche à donner une identité, un sens à ce qu’il a accompli jusqu’à maintenant, dans un souci de cohérence.

En somme, même si l’adulte n’est pas à la recherche d’un chemin prometteur comme à ses débuts sur le marché du travail, il reste préoccupé par une trajectoire de carrière répondant à ses aspirations personnelles. Si elles sont bien gérées, soutenues par des attitudes proactives, les remises en question que l’adulte vit tout au long de sa carrière agissent ni plus ni moins comme des catalyseurs pouvant le mener vers un plus grand développement professionnel et personnel.

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