Pannes au Texas: des leçons à tirer dans la gestion des réseaux électriques

YVAN CLICHE
Fellow, Centre de recherches et d’études internationales de l’Université de Montréal (CERIUM)

Le Soleil, 24 février 2021

POINT DE VUE / Deux pannes majeures aux États-Unis, l’une en Californie l’été dernier et l’autre au Texas aujourd’hui, jettent une lumière crue sur les enjeux auxquels font face les réseaux d’électricité nord-américains, y compris au Québec.

On le sait, notre qualité de vie est très liée à une alimentation fiable en électricité. C’est particulièrement le cas au Québec en raison de notre utilisation de cette technologie pour nous chauffer.

Et notre vie est appelée à devenir encore plus dépendante des électrons en raison de notre volonté de les utiliser dans les transports et de fabriquer de l’hydrogène, censé remplacer le pétrole, notamment dans le camionnage.

Mais dans un certain paradoxe, au moment même où nous voulons utiliser davantage l’électricité afin de lutter contre les changements climatiques, ceux-ci viennent mettre à mal l’infrastructure qui nous y donne accès…

Il y aura, au Texas, un post-mortem des événements, mais on peut avancer dès à présent qu’il existe des moyens pour atténuer les effets de ces sursauts climatiques (grand froid, chaleur suffocante) qui n’épargneront aucune contrée. Le Québec non plus.

D’une part, il faut une interaction plus étroite avec les clients grâce à des moyens technologiques (compteurs, chauffe-eau) qui contribuent activement à écrémer les hausses soudaines dans la consommation d’électricité. Dans le jargon, il s’agit de la gestion de la demande.

Avertis à l’avance d’événements climatiques, des clients pourraient ainsi adopter des mesures pour limiter leur consommation.

D’autre part, il faut rehausser les critères de fiabilité des équipements et les exigences auprès des opérateurs actifs sur le marché.

Au Texas, le marché de l’électricité est ouvert. Cette compétition rassure le client sur le fait qu’il obtient le prix le plus juste pour son produit. Mais cela implique aussi qu’il reçoit le service à la hauteur de ce qu’il paie: une alimentation en électricité moins dispendieuse, mais aussi moins fiable. Car ce système n’incite pas les opérateurs à investir pour renforcer la résilience de leurs équipements. Certaines centrales au gaz datent des années 1970 et ont dépassé leur durée de vie utile.

Pour mieux gérer les conséquences des phénomènes climatiques, l’utilisation accrue du stockage est assurément une autre option souhaitable. Ce qui entraînera inévitablement des coûts, qui seront refilés aux clients.

Enfin, les réseaux doivent être mieux interconnectés. Le réseau d’électricité du Texas opère en toute indépendance et se prive ainsi du soutien des États voisins en cas de pépin. Or, qui dit réseaux interconnectés, dit possibilités accrues de prêter main-forte aux voisins en cas de problème d’approvisionnement, de transport ou de distribution.

Augmenter les interconnexions signifie en effet qu’il y aura plus de «routes électriques» pour acheminer ce précieux produit aux clients en situation de pannes. Multiplier ces routes (avec un réseau en boucle) est l’une des solutions déployées par Hydro-Québec à la suite de la crise du verglas de 1998.

Or, bien que les citoyens expriment pour la plupart une sympathie face au développement des énergies renouvelables, plusieurs oublient que, pour acheminer l’électricité produite, il faut des lignes de transport, qui suscitent leur lot de critiques et d’opposition. De plus amples explications sur leur utilité dans le monde actuel sont devenues nécessaires.

L’un des obstacles à cette intégration des réseaux électriques est le fait que nous évoluons encore dans un contexte où les gouvernements, au Canada comme aux États-Unis et dans bien d’autres pays dans le monde, restent jaloux de leur indépendance énergétique.

Cela est fort compréhensible, étant donné le caractère stratégique de l’énergie sur les plans économique et même politique. Mais les pannes récentes, et leur récurrence, nous forcent à faire bouger les lignes.

Ne gaspillez jamais une bonne crise (never let a good crisis go to waste), dit l’adage. Il faut tirer des leçons de ces pannes prolongées en Californie et au Texas et agir: les gouvernements doivent exiger des opérateurs des standards de fiabilité des équipements plus élevés et pousser davantage l’intégration des réseaux d’électricité dont ces mêmes opérateurs ont la lourde responsabilité.

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