Informations internationales-Le Québec a besoin de rendez-vous réguliers

La Presse, 28 février 2021

YVAN CLICHE ET JOCELYN COULON
RESPECTIVEMENT FELLOW ET CHERCHEUR AU CENTRE D’ÉTUDES ET DE RECHERCHES INTERNATIONALES DE L’UNIVERSITÉ DE MONTRÉAL (CÉRIUM)

La pandémie nous rappelle, plus que jamais, combien notre monde est interconnecté, à quel point un évènement dans un pays lointain peut venir perturber considérablement notre quotidien.

Même à moins grande échelle, les citoyens savent maintenant qu’un trouble politique bien éloigné, une guerre en Syrie, peut chambouler leur vie. Parlez-en aux Allemands, qui ont accueilli 1 million de réfugiés dans leur pays à l’été 2015.

Bref, le monde est tissé serré, mais cette réalité se répercute peu dans notre paysage médiatique québécois. La couverture des affaires internationales occupe toujours une part bien mince du champ médiatique.

On rétorquera notre isolement géographique. Que nous avons un seul véritable voisin, les États-Unis, avec lequel nous entretenons l’essentiel de notre commerce mondial et que nos médias couvrent de long en large.

Puis le Canada est protégé par trois océans. La politique mondiale n’est pas, pour nous, contrairement aux Européens qui ont vécu dans leur chair les vicissitudes de l’Histoire, un enjeu existentiel.

Cela dit, les Québécois voyagent et vivent partout ; il y a depuis trois décennies une immigration importante ici au Québec ; nous avons des chaires de recherche internationale québécoises accueillant des spécialistes avec une forte variété d’expertises ; des personnalités de marque mettent souvent le pied sur le sol québécois ou canadien ; et il existe un organisme à but non lucratif qui aide les journalistes à réaliser des reportages à l’étranger, le Fonds québécois en journalisme international.

Avec peu de ressources, le CERIUM produit Arrêt sur le monde*, diffusé sur Savoir média et sur YouTube.

Quant aux médias écrits, ils tentent de faire leur part avec des moyens limités.

Il faut aller plus loin, particulièrement à la radio comme à la télévision, d’autant plus que ces médias ont des moyens et connaissent depuis quelques années une véritable révolution numérique.

RENDRE ACCESSIBLES DES SUJETS COMPLEXES
La qualité des scénarios et les nombreuses plateformes de diffusion font d’émissions sur des thèmes divers, a priori banals, des succès populaires.

Ainsi, les émissions sur la cuisine, sur les rénovations, sur la vie des gens célèbres ou sur celle des plus anonymes se multiplient, portées par des concepts novateurs, du storytelling qui rivent les citoyens à leur écran.

Loin de nous un élitisme de mauvais aloi. Rien à dire contre ces émissions, bien conçues et soutenues par un réel intérêt de la part des auditeurs.

C’est surtout pour dire que Radio-Canada, notre diffuseur public, peut miser notamment sur cette approche porteuse, soit cette capacité de « scénariser » tout sujet, d’écrire des scripts captivants et rendre accessible tout sujet à un large public.

Il y a quelques années, la télévision de Radio-Canada a mis fin à la seule émission d’affaires internationales, Une heure sur terre, faute, semble-t-il, de bonnes cotes d’écoute (200 000 téléspectateurs, ce n’était quand même pas rien) et de revenus publicitaires. Depuis, l’international est traité dans ses bulletins d’information et ses émissions d’affaires publiques, avec des reportages de premier ordre.

Mais ventiler l’information internationale dans plusieurs émissions, dans de courts segments, n’est pas assez. Ce qu’il faut, ce sont des rendez-vous réguliers à la radio et à la télévision afin de cadrer, de mettre en perspective et d’analyser les évènements mondiaux pour en comprendre les tenants et aboutissants.

Par exemple, l’information judiciaire est ventilée dans les bulletins d’information et les émissions d’affaires publiques, ce qui n’a pas empêché la télévision de Radio-Canada de créer un rendez-vous quotidien sur le sujet afin de lui donner relief et profondeur.

On répliquera que l’international, ce sont des voyages, donc des budgets conséquents. Sans réduire l’intérêt réel de reportages sur le terrain, il est quand même possible de produire des émissions de qualité sans faire dans l’excès.

En Europe francophone – France, Belgique, Suisse –, il existe à la radio comme à la télévision quatre émissions hebdomadaires et deux émissions quotidiennes de politique internationale aux ressources diverses et dont la régularité assure le succès, parfois depuis des décennies.

Plus près de nous, l’émission phare de CNN, Fareed Zakaria GPS, est produite sans reportages de terrain, mais avec des entrevues de qualité avec des acteurs clés, qui peuvent traiter de différents sujets avec autorité.

Sans nécessairement imiter ce concept un peu statique, il y a assez de talent à Radio-Canada, dans les universités, les centres de recherche et les ONG de coopération internationale pour traiter de l’international avec une approche novatrice respectant ses balises budgétaires.

Il ne manque que la volonté : celle d’offrir aux francophones du Canada des rendez-vous réguliers qui soutiendront cette curiosité que nous avons tous, qui est de mieux comprendre les enjeux de notre monde selon un point de vue et des intérêts qui nous sont propres.

Les commentaires sont clôturés.