Mohammed, mon pote

Le Continuum, 9 décembre 1985

SAVIEZ-VOUS qu’un conseil scolaire en Ontario avait interdit à des Musulmans d’utiliser une école de peur qu’ils posent des bombes dans les toilettes ?

Un fait anodin et sans grande signification, dirions-nous. Et si, au contraire, il nous révélait nos arrière-pensées envers les communautés culturelles, et musulmanes en particulier ? Ne sommes-nous pas tentés de voir dans tous les Mohammed des individus au comportement de prime abord irrationnel et inconséquent ?

De plus en plus, nous côtoyons, à l’Université, dans le quartier, dans nos milieux de loisirs, des personnes qui n’ont pas eu la chance « inouïe » d’être nés dans notre pays. Toutes ces personnes que nous fréquentons nous apparaissent comme un peu mystérieuses et un peu insolites. Trop souvent, nous les percevons à travers des images bien définies, caricaturales, solidement ancrées dans nôtre subconscient collectif.

Et pourtant…Les Arabes forment une communauté plus complexe que ce que nous présentent nos médias. Pour plusieurs d’entre nous, l’Arabe porte la djellaba, vit dans le désert, aime la danse du ventre et ne bouffe que du couscous. Image rassurante, mais combien peu conforme à la réalité. Nos préjugés, c’est connu, ont la peau dure et jouent de rudesse lorsqu’ils se font attaquer. C’est ce, que nous rappelait Rachad Antonius, chargé de cours à l’Université de Montréal, lors d’une conférence prononcée le 30 novembre dernier.

« L’image négative de l’Arabe ne se construit pas dans le vide, soutient M. Antonius. Elle se situe dans un contexte particulier, qui est celui d’une relation de pouvoir entre l’Occident et l’Orient, à l’avantage, bien sûr, du premier. Cette image, fréquemment forgée à partir d’actes de violence perpétrés au Moyen-Orient renvoie ridée d’actions totalement irrationnelles », mentionne l’universitaire montréalais.

Selon M. Antonius, trois séquences doivent être distinguées pour comprendre comment se forment les images faussées que nous avons des Arabes en Amérique du Nord.

Premièrement, les informations éparses qui nous proviennent quotidiennement du monde arabe sont rapportées avec distorsion, sans tenir compte du contexte. Elles donnent lieu, dans un second temps, à des généralisations hâtives laissant libre cours aux clichés négatifs. De là naissent des images globales, répétées à satiété, qui s’incrustent dans l’inconscient.

« De cette manière, le cycle est bouclé, cristallisant une image globale négative, que l’on peut facile- ment retrouver au niveau des caricatures », renchérit M. Antonius. À preuve, un dessin d’Arafat, publié dans un journal, le montrant déguisé en vautour crachant du sang au-dessus de sa victime. « Une caricature, ajoute M. Antonius, qui tend à rendre compte d’un goût viscéral du meurtre chez le chef de l’OLP. »

Dès lors, si des Palestiniens commettent un attentat, ce sont tous les Arabes qui deviennent des cette image est d’autant plus pernicieuse que les ennemis des Palestiniens commettent eux-mêmes des actes violents qui ne sont pas rapportés par la presse nord-américaine (par exemple, les nombreux attentats commis contre les Palestiniens des territoires occupés). La couverture, des événements sur le monde arabe est si biaisée, ajoute M. Antonius, que les communautés arabes immigrantes sont constamment confrontées à la question palestinienne. Ce qui pose pour eux un obstacle majeur à leur pleine participation au sein des sociétés d’accueil.

Certes, l’image négative entretenue par les médias à l’égard des Arabes ne s’est pas encore manifestée, de manière violente par exemple, au niveau du vécu quotidien, comme c’est le cas dans d’antres pays. Toutefois, Même après des siècles de relations soutenues, combien est-il étonnant de constater que l’image que l’on a des musulmans ne s’est pas modifiée d’un iota depuis le Moyen-Âge.

Le message de M. Antonius n’est pas sans nous rappeler l’importance d’une nouvelle approche à l’égard des communautés culturelles, qui au lieu de s’ancrer dans des stéréotypes figés, fasse appel à l’objectivité, et surtout, à notre sens de l’ouverture et de la tolérance.

Les commentaires sont clôturés.