Kadhafi : le Lucien Brouillard du nationalisme arabe

Le Continuum, 10 mars 1986

DANS UNE de ses livraisons du mois de janvier, la revue britannique The Economist présente en couverture le colonel Kadhafi comme le « parrain du diable ». Dans l’article qu’elle consacre aux événements sanglants des aéroports de Vienne et de Rome, la revue s’interroge, non pas sur la nécessité pour le monde occidental de se débarrasser du chef d’État libyen, mais sur les moyens de le faire.

Il n’y a pas que le président Reagan qui considère Kadhafi comme un « barbare » et un « écervelé ». Le défunt raïs égyptien Sadate voyait dans le dirigeant libyen un « être malade et possédé du démon ». Les détracteurs de Kadhafi sont aussi nombreux en Occident que dans le monde arabe, surtout parmi les États arabes modérés, même si ces derniers ont été contraints de se ranger derrière le colonel en cas de riposte occidentale : solidarité arabo-islamique oblige.

Le comportement du colonel s’explique par le rôle qu’il s’attribue dans le monde arabe. Lorsqu’il a pris le pouvoir en 1969, à la suite d’un coup d’État renversant le roi Idriss, Kadhafi n’avait que 27 ans et une idéologie l’obsédait, celle du nationalisme arabe tel que personnifié par le président égyptien Gamal Abdel. Nasser.

À cette époque, l’Égypte venait de subir une écrasante défaite contre Israël, ce qui n’empêchait pas le dirigeant libyen de garder toute son admiration pour Nasser qu’il considérait comme un guide exemplaire.

À la mort du chef d’État égyptien en 1970, Kadhafi entendant poursuivre le combat qui visait à promouvoir l’unité de la nation arabe, se proclamait l’héritier de Nasser. Selon lui, les mandats que se sont attribués les Européens en Afrique du Nord et au Moyen Orient ont divisé et humilié les Arabes.

La création de l’État d’Israël représente, pour le colonel, le symbole le plus puissant du colonialisme occidental dans cette partie du monde. Tout ce qui peut contribuer à la suppression de cette « plaie historique » doit être soutenu afin de permettre le retour des Palestiniens sur leur terre d’origine.

À l’aide des revenus substantiels provenant de l’exploitation des ressources pétrolières qu’il se fait fort, en raison de la faiblesse numérique de la population libyenne (3 millions d’habitants), de mettre au service de sa politique étrangère, le colonel Kadhafi déploie toutes ses énergies à contribuer à l’isolement d’Israël.

Tel un Lucien Brouillard de la cause arabe, il n’aura de cesse de dénoncer et d’embarrasser ceux qui, selon lui, trahissent cet objectif final. Autant dans le monde arabe qu’en Occident, Kadhafi donnera son appui à tous les mouvements, terroristes ou non, qui peuvent déstabiliser les gouvernements complices de la division actuelle du monde arabe et musulman. De cette façon, le dirigeant libyen veut démontrer que, sous son leadership, la révolution arabe est dorénavant passée à l’attaque.

Ironiquement, en n’hésitant pas à faire usage de la violence et du terrorisme à l’encontre de tous ses ennemis, non seulement occidentaux mais libyens et arabes, le colonel Kadhafi s’est consacré lui-même agent de la division de la « nation » qu’il prétend unir. Ses démêlés avec l’Égypte, le Soudan, la Tunisie, l’Algérie, ses aventures au Tchad et son soutien aux groupes dissidents de l’OLP de Yasser Arafat lui ont mis à dos nombre de dirigeants du monde arabe.

Toutes ses tentatives d’union politique ont avorté, consacrant l’échec de sa diplomatie régionale.

Kadhafi, certes, est un visionnaire, comme en fait foi son Livre vert, sa « bible » politique, qu’il considère comme la troisième voie universelle après le capitalisme et le communisme. Dans la troisième partie de ce livre, Kadhafi écrit que les « héros de l’Histoire sont des personnes qui font des sacrifices pour des causes d’une haute signification. »

Nul doute que le colonel Kadhafi espère que les historiens feront grand cas de ses efforts pour le recouvrement, par les Arabes, d’une dignité éprouvée.

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