Saddam a gagné la guerre

Le Devoir, 22 janvier 1991
L’auteur a séjourné plusieurs mois au Maghreb et au Proche-Orient et rédigé une thèse sur les idéologies dans le monde arabe.

SADDAM a gagné la guerre. Quelle que soit l’issue du conflit, en attaquant Israël, il restera pour les masses de nombreux pays arabes à la hauteur de son titre de Saladin, ce pieux chevalier du Moyen-Âge qui résista aux Croisés et qui est depuis un héros mythique du monde arabe et de l’Islam.

En fait un des éléments les plus remarquables du conflit dans le golfe Persique est l’incompréhension que nous ressentons face à l’appui dont semble jouir Saddam parmi les populations de plusieurs pays arabes dans sa lutte face aux forces multinationales Pour nous, Saddam Hussein est un dictateur sanguinaire et irrationnel. À preuve, n’a-t-il pas, entre autres horreurs, hésité à user d’armes chimiques pour mater la population kurde de son propre pays ?

Comment comprendre cet appui populaire à Saddam, comme l’ont démontré les récentes manifestations populaires un peu partout dans le monde arabe ?

Les relations du monde arabe et de l’Occident au XXe siècle ont débuté sous le coup de la frustration et de la colère. On pense d’abord aux accords secrets Sykes-Picot de 1916 qui ont divisé le monde arabe entre la grande Bretagne et la France sous forme de mandats de la Société des nations, un geste que les Arabes ont ressenti comme une trahison, du fait qu’ils s’étaient fait promettre l’indépendance après leur participation aux côtés des alliés contre les Turcs.

La création de l’État d’Israël en 1948 a amplifié la méfiance, voire l’hostilité des Arabes pour l’Occident, eux qui gardent en mémoire l’époque glorieuse d’il y a quelques siècles, lorsque leur dynamisme intellectuel et commercial tranchait avec la sclérose ambiante dans la chrétienté.

Cette conscience d’une nation glorieuse, les Arabes la rappellent constamment aux visiteurs étrangers. Eux aussi, disent-ils, ont formé une grande civilisation, ont apporté à l’humanité un bagage de connaissances dont se sont servis les Occidentaux pour devenir ce qu’ils sont aujourd’hui.

Toutefois, quand Napoléon arriva en Égypte à la toute fin du XVIIIe siècle, il découvrit une civilisation musulmane en déclin. Dans les milieux intellectuels, on s’en tenait à la répétition des découvertes antérieures transmises, sans remise en question, de génération en génération. Ce fut donc avec un mélange d’admiration, de résignation et de frustration que les Arabes virent débarquer les premiers Européens, et depuis ce temps, le thème du retard de la civilisation musulmane sur l’Europe domine l’activité intellectuelle dans le monde arabe.

Pour sortir du retard qui l’accablait face à l’Europe, le monde arabe a flirté avec les idées occidentales. Durant les années 50 et 60, le socialisme et le communisme ont ainsi gagné plusieurs adeptes. C’est dans cette mouvance que fut créé le Parti Baath, d’obédience laïque, que dirige Saddam Hussein en Irak et qui est le parti dominant en Syrie.

Toutefois, la persistance du sous développement, la corruption, l’accroissement de l’écart entre les riches et les pauvres, l’urbanisation sauvage (le cas du Caire, capitale de Égypte, est révélateur à ce titre) feront perdre la crédibilité des idées occidentales et donneront des ailes à une autre alternative, le radicalisme islamique.

Certes, le mouvement islamiste est apparu en Égypte à la fin des années 20, mais il est maintenant plus populaire que jamais. C’est d’ailleurs pourquoi même un dirigeant laïciste comme Saddam Hussein invoque la religion islamique pour justifier sa résistance face à l’Occident considéré comme un usurpateur, des terres arabes et de l’âme musulmane.

Pour les Arabes, l’impérialisme occidental est l’ennemi principal, conçu comme une entité complotant sciemment pour diviser la nation arabe, à qui il applique une politique de deux poids, deux mesures. Cette hypocrisie, selon les Arabes, se traduit tous les jours par les exactions dont sont coupables les Israéliens envers les Palestiniens et qui ne sont jamais condamnées par leur principal supporteur, les Américains.

La guerre de 1967 a également laissé une profonde cicatrice parmi les populations arabes. Galvanisé par la propagande victorieuse de Nasser, président de l’Égypte, le peuple arabe a accueilli la défaite des armées arabes aux dépens d’Israël comme une terrible sanction, un affront à son honneur, qu’il place au premier plan de la hiérarchie des valeurs. Le poids de l’humiliation des Arabes s’est accentué ; et depuis ce temps, l’idée d’une revanche contre Israël, produit de l’intervention occidentale, reste présente.

Certes, l’infortune des Arabes depuis deux siècles s’explique autant sinon plus par leur propre division. Si en apparence, ils font parfois preuve d’unité, c’est pour mieux masquer leurs divisions, multiples et profondes. Un des rares éléments qui les unit, toutefois, est la lutte contre Israël.

Pour nombre d’Arabes donc, Saddam n’est pas le despote décrié en Occident, mais le libérateur, celui qui résiste à l’Occident et qui restaurera en partie l’honneur des Arabes face à ce qu’ils perçoivent comme l’affront perpétuel du monde occidental au monde arabe.

Les commentaires sont clôturés.