Israël et le Hizbollah au Liban : un conflit prévisible

La Presse, 8 août 2006
L’auteur (yvancliche@hotmail.com) écrit sur le monde arabe et l’islam depuis plus de 20 ans.

Depuis le début du conflit militaire entre Israël et le Hezbollah au Liban, plusieurs s’interrogent sur les causes profondes de cette guerre, qui surprend en raison de son caractère subit. En fait, cette conflagration militaire entre l’État hébreu et un groupement libanais s’inscrit dans un ordre des choses éminemment prévisible.

Les dynamiques profondes qui sont à l’origine de ce conflit ont longue vie. Si elles se maintiennent, et il y a tout lieu de croire que ce sera le cas, d’autres « conflits libanais » et d’autres morts surviendront. Quelles sont quelques-unes de ces réalités malfaisantes ? Il faut se tourner vers l’histoire. Les États du Moyen-Orient d’aujourd’hui n’existaient même pas il y a à peine trois générations : pas de Liban (créé en 1943), pas d’Irak (1932), pas de Syrie (1946), pas d’Israël (1948), pas d’États pétroliers, encore moins d’OLP, de Hamas, de Hezbollah.

L’action coloniale occidentale, principalement celles de la France et de la Grande-Bretagne, viendra jeter tout un lot d’instabilité dans la région. En 1917, ces deux pays européens se partagent le territoire grâce aux accords dits Sykes-Picot. Le Liban et la Syrie passent sous influence française. L’Irak, notamment, mais aussi la Palestine d’alors, entrent dans le giron de l’Angleterre.

Puis toute la région gagne en intérêt stratégique, notamment pour les États-Unis, en raison de la présence abondante de pétrole et de son importance cruciale dans la croissance du niveau de vie des populations occidentales. Et aussi, bien sûr, du fait de la création de l’État d’Israël. Cet événement fait écho à une vieille promesse anglaise de soutien à ce nouvel État (déclaration Balfour de 1917), mais dont l’Holocauste (encore une action occidentale), en obligeant des Juifs à fuir pour sauver leurs vies, viendra confirmer davantage les appuis.

Les États de la région n’ont donc pas de racines historiques profondes. Ils ont été fondés « par le haut », découlent d’alliances circonstancielles entre les intérêts occidentaux et des leaders locaux, qui n’ont pas su tenir compte des réalités du terrain. On voit donc des communautés ethniques quasiment « rassemblées de force » au sein d’une structure nouvelle, l’État national moderne.

Faibles et peu légitimes
Résultat ? Des États arabes faibles, peu légitimes, majoritairement autoritaires, voire dictatoriaux, recourant à la force brute pour tenter d’imposer des intérêts monoethniques sur les autres composantes du pays. C’est le cas du Liban, partagé entre sunnites, chiites et chrétiens aux vues diamétralement opposées, mais aussi de l’Irak sous Saddam et de l’Irak actuel, de la Syrie, où la communauté alaouite très minoritaire exerce une domination presque exclusive sur le pouvoir, et de toute la péninsule arabique : des familles élargies y règnent sans partage.

C’est donc la faiblesse de l’État libanais qui explique que des groupes, l’OLP, maintenant le Hezbollah chiite, peuvent prendre tant d’importance. Le Hezbollah a pu croître en raison des carences de l’État, en fournissant des aides concrètes à la population chiite démunie, et développer parallèlement sa force militaire, le symbole de la puissance dans la région, notamment en vue de la guerre contre Israël. Voilà un autre facteur nuisible : la non reconnaissance d’Israël. On ne parle pas de reconnaissance formelle, mais celle venant du coeur.

Fondamentalement, les peuples du Moyen-Orient ne veulent pas d’Israël, toujours et encore perçu comme un État étranger. Pour des populations majoritairement désoeuvrées, déçues à la fois de leurs dirigeants et ne croyant plus en l’action supposée « bienveillante » des Occidentaux, la fuite en avant, la « résistance » dans le combat anti-Israël, agit toujours comme un exutoire puissant. Plus attrayant aujourd’hui qu’hier, car ce combat s’alimente de déceptions face à une situation économique bien peu enviable.

Cette ligne du refus prend maintenant une tournure religieuse parce que les idées « modernes » (notamment le socialisme) n’ont pas apporté le développement souhaité. Israël, pour sa part, répond toujours aux menaces de la même manière, par la force, convaincu que c’est là le seul langage compris dans cette partie du monde. L’État hébreu reste très soucieux du fait que la moindre concession soit perçue comme une marque de faiblesse et se montre bien sensible, à raison, au discours nihiliste de ses opposants. Ses actions militaires multiplient toutefois le nombre de ses ennemis et contribuent à faire tourner en rond le conflit israélo-arabe depuis six décennies.

États arabes faibles et autoritaires, non reconnaissance d’Israël, prééminence des identités ethniques religieuse, action intéressée et néfaste de l’Occident, recours continuel à la force pour mousser ses intérêt, autant d’élément qui alimentent une dynamique malsaine qui suscitera, à n’en point douter, bien d’autres malheurs et drames humains dans ce Moyen-Orient déjà si affligé.

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