Les canons mobilisateurs de l’islam

Le Devoir, 14 novembre 1987

Bruno Étienne, L’islamisme radical, Paris, Hachette, 1987.

IL N’Y ‘A peut-être pas d’endroit au monde où le changement est venu s’imposer aussi rapidement, où la place de la religion peut faire basculer tout gouvernement. Le monde arabe, autrefois captif des idées occidentales, vibre de nouveau sous les canons mobilisateurs de l’islam.

Depuis le début des années 70, nombreux ont été les journalistes et académiciens à tenter d’apporter une explication à l’un des faits dominants des deux dernières décennies dans le monde musulman : le fondamentalisme, mieux connu sous l’appellation d’islamisme. Quelques-unes de ces tentatives ont été décevantes, certaines assez satisfaisantes, enfin d’autres fort concluantes.

Le livre de Bruno Étienne, « L’islamisme radical » appartient à cette dernière catégorie. Malgré un langage un peu hermétique (l’emploi de formules telles «l’anxiogénéité occidentale» le « prurit national », etc.), Étienne nous fait profiter de sa grande connaissance, voire de son intimité du monde arabe.

Plus qu’une analyse professorale, l’auteur nous livre une expérience de l’islamisme qu’il a pu observer grâce à ses séjours prolongés dans diverses contrées arabes. On se prend ainsi à souligner plusieurs passages de son livre, car ils témoignent d’une recherche approfondie de la ferveur islamiste actuelle.

L’islamisme est essentiellement une réponse à la modernité. Une modernité anarchique, imposée de l’extérieur, « allogène », mentionne l’auteur, alimentée par les désillusions qu’a fait naître le discours du progrès tenu par une classe politique occidentalisée qui n’a pas su respecter ses engagements à l’égard des citoyens, avides de profiter des bienfaits du développement.

Après la défaite catastrophique de 1967 des armées arabes devant Israël, l’islamisme a pu prendre une expansion, fulgurante en canalisant les sentiments de déracinement et de frustration de nombreux citoyens récemment urbanisée choqués des, inégalités croissantes et par l’introduction en terre d’islam de ce qu’ils considèrent être des idéologies et des moeurs contraires à la foi musulmane : « Il y a retournement de la modernité » (…) retraditionalisation par excès de modernité. »

L’islamisme présage-t-il la Renaissance du monde arabe, la Nahda tant annoncée ? La réponse s’avère négative. L’islamisme est, avant tout, un phénomène politique, et non théologique, comme certains aimeraient le croire. Il exprime la dépossession d’une culture qui, comme le conclut l’auteur, n’a pu encore se forger un imaginaire mixte (euro-arabe) ayant intégré la modernité.

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