M.B.A. ou M.BI.É ?

Commerce, janvier 1988

Pour nombre de francophones qui étudient en gestion, la santé financière d’une entreprise ne se détermine pas à l’aide d’un bilan et d’un état des résultats, mais plutôt d’un balance sheet et d’un income statement.

Autrefois en proportion négligeable, les francophones forment aujourd’hui près du quart de la clientèle aux programmes de MBA des universités McGill et Concordia.

« Avec la baisse de la population anglophone, explique Lizanne E. Winser, directrice administrative du MBA à Concordia, les francophones sont devenus une clientèle cible ». Depuis quelques années, le nombre de francophones n’a cessé d’augmenter. Cette année, ils comptent pour 24 % des nouveaux étudiants admis à Concordia alors qu’ils ne représentent que 17,6 % de l’ensemble des étudiants de l’institution.

Même situation à McGill, quoique dans un rapport inverse. Si le pourcentage d’étudiants francophones s’établit à 27 %, toutes facultés réunies, les francophones composent environ 20 % de l’effectif au MBA.

Mais cette donnée pourrait sous-évaluer la présence réelle des francophones, estime Susanne Major, directrice des admissions au MBA de l’université McGill.

« Nous croyons que quelques étudiants prétendent que l’anglais est leur langue maternelle pour augmenter leurs chances d’admission. D’autres, qui se disent anglophones, connaissent les deux langues depuis l’enfance, commente-elle. Autant de gestes inutiles, puisque la langue maternelle ne compte en rien dans l’évaluation des dossiers.

Mais qu’est-ce qui pousse de jeunes aspirants administrateurs francophones à s’inscrire dans des universités anglophones ? Selon Lizanne Winser, c’est principalement la volonté d’apprendre l’anglais, les étudiants jugeant important de se familiariser avec la terminologie anglaise du langage des affaires.

Une affirmation que reprend à son compte, tout en la nuançant, Laurent Picard, ancien doyen de la faculté d’administration de l’université McGill et maintenant professeur de stratégie. À son avis, l’apprentissage de l’anglais constitue une motivation importante lors de la demande d’admission au premier cycle, mais s’atténue au MBA.

« L’étudiant se préoccupe plus des objectifs du programme, raconte-t-il, puisqu’à ce stade, il est déjà bilingue. Autre explication: les critères d’admission plus stricts à 1’Ecole des Hautes Études Commerciales et à l’UQAM découragent plusieurs francophones. Il faut en effet au moins deux années d’expérience en gestion pour être admissible au MBA des HEC et quatre à celui de l’UQAM, contre aucune à McGill et Concordia.

Mais il y a plus. Outre la maîtrise de l’anglais, plusieurs étudiants francophones de Concordia et McGill avouent chercher à s’initier et à s’intégrer à un réseau d’affaires anglophone et accroître ainsi leurs chances d’embauche.

« Vivre avec des anglophones, ce n’est pas seulement faire l’apprentissage d’une langue, mais aussi d’une culture sensiblement différente de la nôtre. Mieux vaut s’y frotter tôt pour éviter les surprises plus tard, déclare une étudiante pour qui l’arrivée à McGill constitue le premier contact réel avec des anglophones de Montréal.

Mais l’inverse se réalise-t-il ? Trouve-t-on t-on des anglophones au HEC ? La réponse est brutale : aucun, ou à peu près, situation que déplore Jean-Pierre Frénois, directeur du MBA aux HEC.

« Nous aimerions effectivement attirer plus d’anglophones. Je suis persuadé que les anglophones auraient tout intérêt, compte tenu du dynamisme du milieu des affaires québécois, à s’intégrer à un réseau d’affaires francophone. La situation a beaucoup changé depuis une dizaine d’années. » Cependant, peu d’effort sont été faits par les HEC pour attirer les anglophones.

Plus difficile
Comme on peut s’y attendre, étudier en anglais pose des difficultés supplémentaires aux francophones. « On est carrément moins intelligents en anglais, déclare un étudiant d’origine haïtienne. Les idées nous viennent moins rapidement, et on les exprime moins clairement. Ou encore : « Nous ne passons pas notre temps dans un dictionnaire à traduire les mots de l’anglais au français, soutient un autre étudiant, mais, qu’on le veuille ou pas, les notions que nous assimilons demeurent un peu plus confuses en anglais. À l’Université de Montréal, je parlais souvent en classe dans les débats ; à Concordia, je ne prononce que quelques phrases. Mais on s’améliore rapidement. »

En général, toutefois, il apparaît que les francophones ne se laissent nullement décourager par l’obstacle linguistique.

« Ils semblent en général avoir plus de plaisir que les anglophones dans les débats en classe, signale Pierre Brunet, professeur de management à Concordia. Ils aiment parler et s’animer, et la langue ne semble pas causer trop de problèmes. Même s’ils écrivent mieux en français et qu’ils peuvent remettre leurs travaux dans la langue de leur choix, les étudiants insistent pour les remettre en anglais.

De son côté, Laurent Picard signale : « Les étudiants francophones ont légèrement plus d’appétit et d’enthousiasme, dit-il. Et pas question de ghettoïsation : les francophones et les anglophones aiment travailler ensemble. Il existe une grande fluidité des relations, contrairement à il y a dix ans alors que les Canadiens-français se regroupaient ». Certes, l’apprentissage des outils de gestion en anglais apporte des avantages énormes, mais il comporte aussi des inconvénients.

Si l’anglais fait des progrès, le français, lui, en subit les contrecoups. Les étudiants francophones ignorent souvent l’équivalent français des termes financiers anglais. Résultat : quand ils s’expriment entre eux, les francophones utilisent un langage truffé de locutions anglaises. Certains y voient un début d’assimilation, d’autres, plus optimistes, y voient plus simplement l’émergence d’une élite d’affaires parfaitement bilingue, prête à conquérir l’Amérique.

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