Energie : à l’heure de l’Europe de 1992

Magazine Courants, juillet-août-septembre 1989

Élie Deworme est le ministre de l’Énergie de la Belgique. Présent à la Conférence mondiale de l’énergie de Montréal, il explique que l’Europe de l’énergie ne progresse pas au même rythme que d’autres secteurs.

« Les différents ministres de l’Énergie de l’Europe des Douze se réunissent relativement fréquemment pour évaluer les possibilités qu’offrira la nouvelle structure européenne de 1992. L’Europe des Douze envisage un marché unique de l’énergie, mais sa constitution laisse entrevoir de nombreux problèmes. Prenez par exemple le transport de l’électricité. Cet aspect présente des difficultés, car il faut nécessairement passer d’un pays à l’autre. Or, chaque pays a établi sa structure de transport en fonction des frontières politiques actuelles. »

Mais n’y a-t-il pas des interconnexions en Europe? « Certes, il y a actuellement des échanges entre plusieurs pays. La France et la Belgique, entre autres, sont habituées aux échanges énergétiques: notre pays s’approvisionne occasionnellement en France, tout comme le fait la France chez nous, et les échanges sont assez équilibrés. Cependant, outre le transport, l’aspect de la production pose problème. Les équipements électriques sont conçus en fonction des besoins nationaux. Avec l’Europe de 1992, il devient plus difficile pour les producteurs de planifier la production, car le marché risque d’être saturé par les pays voisins. »

Se pose aussi la question des équipements. « Chaque pays a cherché à développer sa propre industrie, en la complétant parfois par des apports extérieurs. Si un pays devait détenir l’entière suprématie quant à la fourniture d’énergie à ses voisins, il est certain que, par la même occasion, d’autres se verraient mis à l’écart de l’industrie. Il y a enfin la question de la transparence des prix. Si on accepte la concurrence, il faut connaitre précisément le prix de revient de l’électricité de part et d’autre des frontières, ce qui n’est pas le cas présentement. Certains États subventionnent les recherches, tandis qu’ailleurs ce sont les producteurs qui assument les frais. Voilà quelques problèmes qu’il faudra surmonter si on veut vraiment mettre sur pied ce marché commun de l’énergie. »

Élie Deworme ajoute qu’étant donné la complexité des débats en cours, il faudra peut-être
« trancher dans le vif » si les Douze veulent en arriver à une position commune.

La situation en Belgique
En Belgique, les entreprises privées d’électricité fournissent 85% de la demande. La société nationale en fournit 5,5 %, le reste de la production étant comblé par les auto-producteurs, soit les grosses entreprises qui fabriquent l’électricité pour leur propre consommation, tout en vendant leur excédant de production si besoin est.

Entre autres propriétaires des firmes privées productrices, on trouve certaines banques. Or, une OPA (offre publique d’achat) a été lancée par des intérêts français sur la Société Nationale de Banque. C’est donc dire que le capital des sociétés privées d’électricité belges se retrouve en mains étrangères.

Le gouvernement belge a donc signé récemment un protocole d’accord entre le privé et le public. Ce protocole stipule qu’en l’an 2005, le secteur public passera à 15 % de la production d’électricité et à 25% de la distribution.

« Il s’agit de s’assurer que le réseau de prise de décision a un ancrage belge et que les décisions ne se prennent pas en dehors des contacts que nous considérons obligatoires entre le public et le privé. La Belgique, même si elle reste un petit pays, ne veut pas servir de cobaye pour des expériences que l’on serait tenté de faire à l’échelle européenne. »

En Europe, la France est certes l’un des pays aux visées extérieures les plus ambitieuses. Elle jouit d’un parc nucléaire important, ce qui en fait le plus gros producteur d’électricité nucléaire du monde. La France bénéficie également d’un excédant de production. L’Europe de 1992 représente pour elle une occasion de vendre ses surplus à ses voisins, notamment la RFA, la Belgique, l’Espagne et le Portugal.

Nucléaire et environnement
Élie Deworme note que les Européens sont très attentifs aux dangers du nucléaire depuis quelques années. Il cite l’exemple de son pays, qui produit 66 % de son énergie grâce à l’atome. Pourtant la Belgique retarde présentement la construction d’une huitième centrale nucléaire, prévue près du port d’Anvers, dans une agglomération de 3 millions d’habitants.

« Nous avons peu de possibilités de créer des centrales là où la population est restreinte. Nous sommes aux prises avec une densité extraordinaire de population. Si nous disposions des mêmes espaces qu’au Québec, nous n’aurions pas les mêmes réticences. »

L’exiguïté du territoire pose aussi problème pour le stockage des déchets. La Belgique a notamment examiné la possibilité de les enfouir dans les couches d’argile, à 220 mètres de profondeur. « Ce stockage n’est pas aussi facile qu’on pourrait le croire, affirme Élie Deworme. On ne sait pas comment l’argile réagira. Les risques d’altérer ses caractéristiques physiques et chimiques sont réels. »

Élie Deworme considère enfin que le défi de l’Europe et de la communauté internationale est de satisfaire les besoins de la croissance.

« Ce n’est pas évident. Une foule de contraintes sont exercées à l’endroit de tous les vecteurs énergétiques, surtout en raison des exigences environnementales. Trop souvent, l’information est biaisée et orientée selon les intérêts de chacun. Il faut peut-être revoir, par ailleurs, notre propension aux méga-projets et répondre davantage aux besoins des populations locales. Il faut aussi apprendre à consommer avec plus d’intelligence. La dimension environnement nous y oblige, irréversiblement. »

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