L’Europe sous la vague pacifiste

Le Continuum, 28 novembre 1983

CONTRAIREMENT à ce qu’on croit généralement, le pacifisme n’est pas né avec l’apparition des armes nucléaires. Déjà, avant la Première Guerre mondiale, certains socialistes, par la voie d’institutions établies, s’opposaient vivement au déclenchement d’hostilités militaires comme moyen potentiel de régler les conflits entre les nations.

La Seconde Guerre mondiale a renforcé le sentiment anti-guerre dans le monde. L’installation d’armes nucléaires, toutefois, a changé la donne. Lors d’un autre conflit mondial, il risque d’y avoir aucun vainqueur et presque aucun survivant.

Après la Deuxième guerre mondiale donc, les pacifistes mettent sur pied des organisations visant à empêcher l’arrivée ou la prolifération d’armes nucléaires dans les pays européens. Leur succès dépendra de la « santé » des relations internationales, et plus particulièrement des rapports Est-Ouest.

Après 1977, jugeant sa position stratégique dégradée par l’installation de missiles SS-20, l’OTAN décide de placer des Pershings en Europe de l’Ouest. Parallèlement, la rhétorique belliqueuse du gouvernement américain suscite une véritable psychose de guerre dans le Vieux Continent.

À l’automne 1981, deux millions d’Européens manifestent dans les rues. Restreint au départ à l’Europe du Nord, le pacifisme s’étend alors partout en Occident. En Allemagne fédérale, le pacifisme est surtout représenté par 1e mouvement vert et l’aile gauche du Parti social-démocrate (SPD). Parallèlement, de multiples groupes ont été formés et des centaines d’associations, en plus des Églises, se sont prononcés en faveur du désarmement.

En Europe, la percée du pacifisme est moins importante, mais elle demeure tout de même impressionnante. En Espagne et en Italie, des rassemblements de plusieurs milliers de personnes ont eu lieu, même si l’appel est moins ardemment suivi qu’ailleurs.

La réticence d’une partie de la population de ces pays face à l’encadrement partiel des mouvements de la paix par les partis communistes locaux, ainsi que la moins grande implication des Églises, expliquent en partie cette moindre participation. En France, le consensus règne quant aux questions de défense. L’indépendance du pays en matière nucléaire amoindrit donc la mobilisation en faveur des rassemblements pacifistes.

En général, deux grandes critiques sont faites aux pacifistes européens. Premièrement, aucune grande manifestation pacifiste n’a lieu en Europe de l’Est. Par le fait même, les pacifistes sont souvent accusés d’être en alliance objective avec Moscou, qui voit d’un bon oeil la remise en cause des politiques de défense en Occident.

Deuxièmement, l’hétérogénéité idéologique du mouvement menace sa cohésion et donc son poids et son impact sur la vie politique. Déjà, les Verts, fer de lance du pacifisme allemand, doivent céder du terrain aux sociaux-démocrates de gauche dans la direction du mouvement pacifiste, comme en font foi les dernières manifestations contre l’installation des missiles de croisière et des Pershings.

En ce moment, il est difficile de prévoir l’avenir du pacifisme. Depuis un siècle, le mouvement de la paix a connu des hauts et des bas, selon les aléas de la politique mondiale. Après la mise en place des euromissiles, rien ne nous assure en effet que les activités pacifistes vont demeurer aussi intenses qu’elles le sont actuellement.

Cependant, les armes nucléaires seront encore parmi nous pour longtemps, et les manifestations pacifistes des années précédentes ne seront sûrement pas les dernières…

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