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Cantique de l’acacia

Kossi Efoui, CANTIQUE DE L’ACACIA, Seuil, Paris, 2017, 284 pages

Nuit blanche, site web, 8 avril 2018

Les personnages : Silvano et Grace, avec leurs descendants, fuyant les exactions. Le lieu : l’Afrique de l’Ouest, principalement le Ghana et le Togo, mais aussi l’énigmatique Côte d’Ivoire. Pourquoi ces faits posés immédiatement ? Car ce roman envoûtant n’a rien d’une histoire simple à suivre. Écriture elliptique, onirique, distinction brumeuse entre le rêve et la réalité, allusion aux mythes ; le roman n’en décrit pas moins la réalité africaine d’aujourd’hui et de demain.

Composé de courts chapitres qui sont des réflexions sur l’Afrique profonde, réelle, sur l’exil souvent fossoyeur d’espoirs, les enfants de la rue, l’abomination de la politique et ses dérives identitaires, la ruée vers l’argent facile, l’hypocrisie des dirigeants et l’avarice de leurs proches ainsi que la solidarité familiale qui est la seule qui reste, Cantique de l’acaciaest un roman d’une ironie flirtant avec la cruauté, difficile mais prenant.

On reprend ici des passages pas moins que géniaux.

Ainsi une description juste de l’Afrique en mode survivance : « Dans ces quartiers où coulaient à flots la marchandise et l’argent de la marchandise, la frénésie du gain n’ouvrait que trois voies à la jeunesse ambitieuse : voleur, gendarme ou commerçant ».

Sur l’exclusion : « […] on devient cynique et vengeur par sentiment d’exclusion ».

Sur la vie d’aujourd’hui : « La nouvelle ère, l’ère moderne, sera celle de l’homme impatient. Et toute inaptitude à l’impatience sera marque d’une tare ».

Sur la mémoire : « Tout événement vient au monde par deux chemins : le chemin de l’aller qui est celui des faits, et le chemin du retour, où les faits se transforment en récits, chansons, paraboles, blagues, contes, devinettes, proverbes, mythes, prophéties ».

On prend une pause pour absorber le propos, mais on y revient. Sans regret.

Penser et écrire l’Afrique d’aujourd’hui

Nuit blanche, no.149, hiver 2018

Sous la direction de Alain Mabanckou, PENSER ET ÉCRIRE L’AFRIQUE AUJOURD’HUI, Seuil, Paris, 2017, 212 pages.

Issu d’un colloque tenu en 2016 à Paris, ce livre vise à combler un grand déficit d’études et de réflexions sur la littérature africaine en Europe, en France notamment.

Une inconséquence étant donné le destin tissé serré qui unit la France et le continent africain depuis deux siècles. Qui de mieux pour traiter de cet enjeu qu’Alain Mabanckou, auteur du roman primé Mémoires de porc-épic (2006) et professeur universitaire en Californie ; il est l’initiateur de cette démarche qui rassemble plusieurs intellectuels intéressés par le sujet.

On trouve d’ailleurs dans cet ouvrage un texte de Dany Laferrière, sur Haïti, faisant le parallèle entre l’évolution historique du pays et ses effets sur la littérature nationale.

La littérature africaine est complexe : à la fois écriture de proximité et écriture fortement teintée du vécu migratoire. Une littérature appelée à se développer, étant donné la forte croissance démographique du continent et les déplacements des populations africaines vers les continents plus riches et vieillissants d’Amérique du Nord et d’Europe. Ce que l’universitaire Achille Mbembe nomme, dans son texte « L’Afrique qui vient », le lieu où se joue « l’avenir de la planète » dans un monde de migrations planétaires accrues.

Le commentaire qui m’a le plus interpellé est celui de Célestin Monga, fonctionnaire international à l’ONU. L’auteur rappelle les difficultés bien réelles du continent et s’interroge sur les causes de cette pauvreté injustifiée. Selon les uns, elle est due à des facteurs historiques, politiques, économiques (approche structuraliste) ; pour les autres, ce sont les choix, individuels et collectifs des Africains, notamment de leurs élites, qui expliquent leur situation peu enviable (approche culturaliste). Lecture manichéenne qu’il faut dépasser selon lui : la pauvreté africaine n’est pas une fatalité, et il recommande aux intellectuels africains de prendre l’économie plus au sérieux.

En gros, une des idées fortes à retenir de ces diverses contributions est la nécessité pour nos pays de s’approprier bien davantage la littérature africaine. Avec les migrations accrues, le métissage, elle n’est plus une littérature exotique, mais une littérature planétaire, qui ne peut que rejoindre nos propres expériences. Il faut donc lui faire une meilleure place dans nos choix de lecture et au sein des institutions du savoir. Cette littérature, pour exister, doit aussi être reconnue, en somme elle doit faire partie du « récit national », comme le signale un des auteurs, Pascal Blanchard.

Globe-Trotteuse. Aller simple pour l’Afrique

Caroline Jacques, GLOBE-TROTTEUSE. T.1. ALLER SIMPLE POUR L’AFRIQUE, Montréal, Hurtubise, 2017, 241 pages.

Nuit blanche, no.148, automne 2017

C’est sans complaisance que Caroline Jacques livre un portrait de sa vie d’expatriée en Afrique, plus précisément dans le pays le plus pauvre de la planète, le Niger. Coopérante volontaire pour une ONG québécoise à titre de juriste en appui aux droits des femmes, elle décrit son courageux parcours de jeune femme (elle a à l’époque 29 ans), Blanche, seule, dans ce pays où règnent la chaleur extrême et le dénuement extrême.

Je le signale d’emblée : à titre d’ex fonctionnaire international basé en Afrique, et expatrié sur le continent pendant 4 ans, j’ai dévoré ce livre, que j’ai lu d’un trait dès que j’en ai commencé la lecture. Je me suis totalement reconnu dans la description faite par l’auteure sur le Niger, sur l’Afrique, les embûches que l’on affronte, les joies et déceptions que l’on y vit.

Caroline Jacques y décrit sa vie quotidienne : les victoires et les difficultés rencontrées au travail; la forte coupure que l’on ressent entre sa vie d’expatriée et celle de nos proches au Québec; l’amitié complice qu’on tisse entre expatriés; la pauvreté crève-cœur que l’on côtoie; l’exaspération ressentie devant la sollicitation sans arrêt qu’on y subit pour acheter des pacotilles et donner de l’argent; la grave misère dans laquelle est plongée les femmes (celles-ci étant accablées de toute part par leurs nombreux enfants et la survie de leur famille); la corruption morale de nombreux dirigeants politiques qui tranche avec l’héroïsme admirable de certains responsables de la société civile; les dangers constants posés par la malaria : tout y est décrit d’un ton exact, approprié, porté par une belle plume, précise, sans fioritures, fluide.

Même l’intimité que consent à nous faire part l’auteure, relatant sa vie sentimentale (elle part au pays tout juste après la rupture de sa relation amoureuse) est pertinente au contenu : avec le temps, on découvre souvent que les expatriés en Afrique y sont aussi pour fuir une cicatrice que l’espoir du dépaysement viendra dissoudre.

Il s’agit aussi d’un parcours à haute valeur sentimentale pour l’auteure. On y apprend, tard dans le livre, qu’elle a, jeune enfant, perdu ses deux parents, décédés sur le continent lors d’un accident aérien au Burundi…

Beaucoup rêvent, à leur jeune âge, u mitan de la vie, ou à leur retraite, d’un séjour prolongé de coopération volontaire dans un pays en développement : ce livre est pour eux. Ils y découvriront la vie qui les attend, avec les beaux moments, vraiment uniques, mais aussi, hélas, les probables désillusions.

Le sous-titre de cet ouvrage laisse entendre une suite à cette intéressante aventure personnelle. Je serai preneur.

Les douzes portes du sergeant Gordon

George Makana Clark, trad. de l’anglais par Cécile Chartres et Élisabeth Samama, Anne Carrière, Paris, 2015, 304 p.

Nuit blanche, site web, avril 2016

On entre dans ce roman comme dans un jeu de miroirs où la réalité nous apparaît voilée, furtive, onirique, sans ligne de démarcation claire entre le spirituel et le temporel. Mais on en ressort éclairci sur un certain esprit qui habite encore l’Afrique, et admiratif devant une œuvre aussi forte d’un romancier africain blanc qui a grandi au Zimbabwe (ex-Rhodésie), et dont c’était le premier livre, paru en 2011.

Le roman, par touches lyriques, suit un ordre chronologique à rebours : l’histoire débute en 1978 pour se finir en 1957. Elle commence dans une mine de cuivre, dans un enfer sur terre : le sergent Gordon est confiné à des travaux forcés. On suit ensuite le parcours en douze chapitres de cet officier blanc plongé au cœur d’une guerre civile effroyable qui marque la période de transition entre la Rhodésie et le Zimbabwe. Un passage marqué par une violence sans nom entre les « forces de sécurité », dont fait partie le sergent Gordon, et les « guérilleros ».

L’auteur nous plonge en pleine Afrique australe avec sa géographie si vivace, sa température extrême, ses animaux exotiques et gigantesques, sa culture fantomatique faite de sorciers, d’histoires impossibles, de rituels mystiques, de religions syncrétiques et d’idéologies extrémistes.

Nos repères habituels – mais c’est là la marque de l’Afrique – sont mis à mal : on ne sait plus si ceux qui doivent apporter la liberté, animés par des constructions idéologiques bancales teintées de maoïsme et de castrisme, sont vraiment porteurs de progrès, et si ceux qui les combattent ne sont pas finalement un rempart contre une autre folie meurtrière. Le tout est raconté à la manière d’un conte au coin du feu, par une soirée sombre où la parole devient si envoûtante qu’elle a force de réalité : « Quant à Mr Gordon et moi, nous ne parlions jamais de sa lignée. C’était entendu entre nous, un secret entre père et fils que ma mère ne devait pas découvrir. Ce secret remplissait toutes les pièces de la maison, tous les recoins, toutes les fissures, laissant à peine la place aux rats ».

Reportages sous influence

Éric de Belleval, Reportages sous influence, Sophomore, Montréal, 2015, 261 p.

Nuit blanche, no. 141, hiver 2016

Appelé à produire un reportage photo auprès de l’ONG Canadian Doctors en Angola, pays lusophone grand producteur de pétrole, Jacques Bresson, le narrateur du roman, y découvre la grande influence exercée par la société pétrolière Alpha sur la marche du pays.

Bien malgré lui, et dès son arrivée sur le sol angolais, il est plongé dans le jeu d’ombre du pouvoir réel exercé dans ce pays par l’argent du pétrole, et aussi par celui tiré du commerce illicite de diamants.

Peu après son arrivée dans le pays en effet, Bresson est en voiture en compagnie de M. Fransten, président d’Alpha, lorsque celui-ci est assassiné. Blessé lui aussi, Bresson n’en est pas pourtant à ses dernières aventures. Aux côtés de la docteure Hélène Garnier, avec laquelle tout au long du roman il entretient une relation hautement dysfonctionnelle, il part en mission dans le pays, même s’il n’est pas encore pleinement rétabli de sa blessure. Dans cette contrée fort instable en proie à une guerre civile, voilà une expédition qui n’est pas sans danger : à preuve les membres du convoi, soit Bresson, la docteure Garnier et leur chauffeur se font enlever par une ethnie locale.

Maltraité mais non violenté, le duo canadien réussit toutefois à s’en sortir en prenant la fuite lors d’un incendie dans le hameau isolé où ils sont gardés de force, et à regagner le Canada. De retour au pays, ils sont soumis à des interrogatoires « amicaux » des services de sécurité.

L’histoire ne se termine pas là. Car Bresson reçoit une proposition pour revenir en Angola. C’est que la femme de Fransten souhaite remettre la main sur des diamants dont elle se dit propriétaire, mais qui lui auraient été subtilisés. Elle demande l’aide de Bresson, en échange de quoi elle l’aidera à compléter son reportage photos ; le journaliste, en effet, n’a pas pu prendre de clichés valables lors de son premier séjour.

Mais le plan échoue. Ce retour en Angola permet toutefois au photographe de mieux comprendre les rouages intimes et les manipulations de la vie politique locale : même s’ils se camouflent sous de fausses apparences, dont celles de l’aide humanitaire, les intérêts pétroliers et diamantaires priment sur tout, au mépris des lois et du développement inclusif, et les Occidentaux, complices, ferment les yeux. Les grands perdants : la majorité du peuple, démuni, qui ne profite en rien de l’exploitation, en fait du pillage, de ses ressources nationales.

Soutenu par un rythme qui ne faillit pas, le roman de M. de Belleval est un portrait crédible du contexte africain, notamment de ces pays débordant de ressources, mais qui restent quand même confinés dans le sous-développement permanent.

L’intégrisme musulman est là pour rester

Huffington Post, 28 juillet 2015

État islamique, Al-Qaïda, Boko Haram, intégrisme, islamisme, djihadisme, salafisme: autant de qualificatifs pour nommer les actions des «barbus», en majorité de jeunes hommes se disant musulmans, ayant troqué une vie «normale» pour faire du djihad (la guerre sainte) leur travail au quotidien. Des jeunes minoritaires rappelons-le, qui ne représentent pas la communauté musulmane dans son ensemble, qui aspire, comme toutes les autres civilisations, à une vie pacifique.

Encore tout récemment, la Turquie, un pays musulman, a dû intervenir en force pour contrer des attaques de l’État islamique. Chez nous, la Gendarmerie royale du Canada (GRC) dit ouvertement s’inquiéter d’autres attentats possibles commis au nom d’un certain islam.

Phénomène plutôt marginal avant les attentats du 11-Septembre 2001, l’intégrisme musulman est devenu un enjeu central de la géopolitique internationale, autant pour les pays musulmans, même ceux où la religion joue pourtant un rôle central, comme l’Arabie saoudite, que pour les pays occidentaux.

Les experts n’en finissent plus de tenter d’en expliquer les sources, les complexités et les mouvances. Car en effet l’intégrisme se décline maintenant sous plusieurs formes, d’une variante soft à une variante de type «millénariste».

Devant cette complexité, l’orientaliste confiné hier à ses travaux poussiéreux en cercle très fermé est devenu, à force de passer à la télé, une vedette reconnue et abordée dans la rue. Qui l’eut cru!

L’avenir de ces orientalistes vedettes semble bien assuré. Car l’intégrisme islamique ne disparaîtra pas de sitôt, il semble même prendre de la vigueur maintenant que les intégristes purs et durs ont pu créer leur propre «État» sur des territoires en Irak et en Syrie, attirant un flot de jeunes enivrés par son projet radical de remise en cause d’un monde encore dominé par l’Occident.

Pour ma part, qui s’intéresse et qui écrit sur ce phénomène depuis presque trois décennies, cette longévité de l’intégrisme musulman, sous ses diverses appellations, constitue une surprise.

Quand j’ai rédigé un mémoire de maîtrise de science politique en 1987 portant sur l’intégrisme islamique, plus spécifiquement sur le développement des Frères musulmans en Égypte, je croyais m’attaquer à un phénomène important, certes, mais qui, somme toute, devrait s’atténuer avec le temps, à la faveur du développement économique et social des États arabes.

Jamais je n’avais prévu la constitution et l’activisme, des décennies plus tard, de mouvances encore plus radicales et underground, dédiées à utiliser une violence extrême pour répandre une telle idéologie.

Comme tout le monde, j’ai été estomaqué par les attentats commis aux États-Unis en 2001 et, là encore, je croyais qu’il s’agissait du sursaut d’un intégrisme radicalisé devant petit à petit s’éteindre avec la modernisation des sociétés arabes.

Erreur. Au contraire, cette modernisation semble finalement attiser son pendant «malin», l’intégrisme dur, sans compromis.

En fait, plus la société se modernise, plus elle engendre chez certains une réaction de rejet encore plus affirmée qu’autrefois. Sans compter les politiques menées par un monde occidental souvent bien peu subtil dans ses liens avec le monde musulman, et dont les actions alimentent trop souvent les frustrations.

Quand on y pense, cette persistance de l’intégrisme islamique, notamment dans le monde arabe, et maintenant de plus en plus en Afrique, est-il si étonnant? L’intégrisme musulman a, en fait, des racines profondes. On attribue sa naissance à la fin du 19e siècle. Il a émergé en force au début du 20e siècle avec la création, à la fin des années 1920, de l’organisation des Frères musulmans en Égypte, et son idéologie s’est ensuite répandue, avec des mouvements plus ou moins bien organisés, dans presque tous les pays arabes, et ce, jusqu’à aujourd’hui.

Ces pays ont en général utilisé la violence, souvent très féroce, pour endiguer le mouvement, comme le prouve la répression actuelle, sans pitié, des Frères musulmans sous le régime du président Abdel Fattah al-Sissi, en Égypte. Si bien que toute l’histoire de ce pays depuis 100 ans n’est, ni plus ni moins, que la répétition ad nauseam de l’affrontement entre un régime militaire et la mouvance islamiste.

Qu’en conclure?

Que le phénomène intégriste sera là, certainement encore pour bien longtemps. Il ne se «dissoudra» pas de sitôt, d’autant que les maux qui alimentent son maintien, soit l’absence de démocratie, l’État de non-droit, des services publics inefficaces, les disparités économiques, l’injustice, la discrimination, l’insécurité, le népotisme, les interventions étrangères mal venues, la rigidité identitaire, en somme, un monde arabo-africain qui en grande partie «subit» le monde moderne plutôt qu’il ne le construit, ne semblent pas en voie de disparaître.

Survivre. Pour voir ce jour

Rachel Mwanza, et Mbépongo Dédy Bilamba, Survire. Pour voir ce jour, Michalon Éditeur, Paris, 2014,
185 p.

Nuit blanche, no.135, été 2014

C’est vraiment une histoire incroyable que nous relate dans ce livre la Congolaise Rachel Mwanza, la jeune vedette du film québécois Rebelle du cinéaste Kim Nguyen : celle d’une enfant de la rue, une shegué comme on les nomme là-bas, renvoyée de son foyer sous la pression de sa grand-mère possédée par des croyances malsaines de sorcellerie, qui croit sa petite-fille envahie par le Malin.

Au début, c’est pourtant pour Rachel une belle histoire. Elle a la vie sans souci d’une enfant d’une petite communauté à Mbuji-Mayi, à 1000 km de la capitale, jouant avec ses amis, profitant des grands espaces. Mais son destin prend un mauvais tournant avec la relation de ses parents, qui se dégrade, et qui amène la famille de six enfants à quitter son village pour Kinshasa, sans le père, mais avec la grand-mère maternelle. Rachel, la troisième de la fratrie, y atterrit à neuf ans.

À Kin comme est nommée la mégapole invivable du Congo (RDC), la famille échoue dans un petit logis misérable, survivant laborieusement, au jour le jour, et c’est « la fin de l’insouciance », comme le dit Rachel. Elle ne va plus à l’école, elle a faim, voit sa mère s’absenter pour de longs séjours pour tenter ailleurs de subvenir à leurs besoins. La mère s’exile même hors du pays, en Angola, et Rachel, très attachée à elle, n’aura ensuite plus de ses nouvelles.

Comme les malheurs dus à la pauvreté extrême accablent la famille, la grand-mère voit Rachel comme la source de leurs malheurs, comme une sorcière, qu’il faut chasser. Rachel se retrouve donc à la rue, bannie de la communauté. « Pire qu’un voleur de marché ou un politicien corrompu, dans la société kinoise, la personne accusée de sorcellerie concentre toute la haine d’un peuple accablé ».

De fil en aguille, Rachel arrive à émerger en jouant notamment dans un documentaire belge sur les enfants de la rue à Kinshasa. Ce rôle lui ouvre ensuite les portes pour une audition qui changera, radicalement, sa vie. Le cinéaste québécois Kim Nguyen et son équipe sont en ville pour une fiction relatant le vécu d’une enfant de la rue, qui sera forcée par des milices de tuer ses parents, mais tombera aussi amoureuse d’un jeune garçon de son âge. Elle passe une audition. Son émotion crève l’écran. Elle est sélectionnée, sur le champ.

Le reste est un conte digne de Walt Disney. Non seulement le film connaît un succès fulgurant, mais la jeune Rachel est primée au Festival international du film de Berlin, et en liste pour un prix aux Oscars du cinéma, à Los Angeles, où elle se rend. S’en suivent des séjours comme vedette de cinéma à Montréal, Toronto, Paris…Puis une Fondation à son nom, pour venir en aide aux enfants de la rue en RDC. Trop beau pour être vrai, mais vrai quand même. Émouvant.

 

 

La saison de l’ombre

Léonora Miano, La saison de l’ombre, Paris, Grasset, 2013.

Nuit blanche, no.133, janvier-février-mars 2014

Le clan Mulongo vit depuis les temps immémoriaux reclus, loin des mers, tranquille, dans un coin perdu, difficile d’accès, en Afrique subsaharienne. Il vit aussi en paix avec ses seuls voisins connus, les Bwele, peuplade plus avancée, car meilleurs guerriers, et avec lesquels ils entretiennent quelques liens commerciaux. Mais, une nuit, subitement, sans avertissement, c’est la malédiction : avec l’arrivée des Blancs, identifiés dans le roman comme les « pieds de poule », les Bwele, dorénavant les alliés de négriers blancs, attaquant le clan Mulongo, mettent le feu au village, et capturent douze hommes.

Au départ, le clan ne comprend rien ce qui lui est arrivé et, croyances et superstitions obligent, mettent les femmes des disparus en ségrégation. Plus tard, face à l’appétit insatiable des Blancs, une deuxième attaque, frontale, est organisée de la part des Bwele, dirigée par la reine Njanjo : cette fois, le clan Mulongo est anéanti, on ne capture que les membres en bonne santé ayant une valeur de troc, et les rares survivants comprennent que le monde tel qu’ils le connaissent est anéanti : il « part en lambeaux ». L’ombre s’est abattue sur le clan, et va y régner, longtemps, ce que l’auteure résume dans cette phrase qui dit tout : « Nul ne contera ces faits, car l’avenir a pris fin. »

Ce roman, une véritable anthologie sur la vie des ethnies africaines avant la colonisation européenne et la dure mutation qu’elle a entrainée,  fait bien sûr penser au chef d’œuvre de Chinua Achebe, Le monde s’effondre, publié en 1958 et qui a fait la renommée mondiale de cet auteur du Nigéria, décédé récemment. À travers une fiction romanesque, l’auteure nous fait comprendre, avec probablement plus de clarté que bien des essais savants, le trauma, toujours très actuel, des sociétés africaines. Captivant.

 

 

                                                                                                                                            

Secteur privé et infrastructure en Afrique : l’Etat a encore un rôle à jouer

Site web, Banque africaine de développement, 29 juillet 2010

Les réalisations des projets privés d’infrastructure sont en hausse en Afrique, d’après une étude publiée récemment. Selon une étude rendue publique en première lecture lors de la Conférence économique africaine de 2008 et publiée en juillet 2010, l’Afrique subsaharienne a vu émerger 357 projets privés d’infrastructure entre 1990 et 2007, représentant des investissements plus de 68 milliards de dollars.

Selon l’étude intitulée « Private Sector Participation in Infrastructure in Africa » et dirigée par Jérôme Afeikhena, le secteur des télécommunications a attiré la plus grande part de ces investissements, suivi du secteur des transports.

L’étude s’inscrit dans le cadre d’une série de publications rendues officielles en juillet 2010 par la Commission économique pour l’Afrique (UNECA) et la Banque africaine de développement (BAD), suite à une revue des pairs. Quelque 18 études ont ainsi été rendues publiques, focalisant sur les divers enjeux du développement de l’Afrique. Ces études visent à tirer les leçons des expériences de développement des pays du continent pour améliorer l’efficacité des politiques publiques.

Les 357 projets identifiés par M. Afeikhena ont été réalisés suite à la vague de privatisations qui a marqué les années 90 dans les pays en développement. Confrontés au manque d’entretien et à une gestion déficiente des infrastructures publiques, ces pays se sont tournés vers le secteur privé pour développer les projets d’infrastructure ou pour en assurer la gestion, une attitude encouragée par les banques multilatérales de développement.

Mais les tenants de la privatisation ont été trop optimistes, signale le chercheur Jérôme Afeikhena : « Il y a eu une erreur de politique, car fondée sur un dogme selon lequel les infrastructures seraient financées par le secteur privé. En fait, pour une multitude de raisons, notamment liées au climat des affaires et à la profitabilité des projets, l’investissement privé s’est avéré limité en termes de volumes, de secteurs et de pays. »

Si les progrès anticipés ont été plutôt décevants par rapport aux résultats attendus, les cas réussis de privatisation ont bel et bien amené les bénéfices prévus en termes de réduction des coûts, de qualité du service, de territoires desservis, précise l’auteur.

Malgré cela, le retard de l’Afrique en matière d’infrastructure reste énorme, et notamment dans le secteur crucial de l’énergie.

Les résultats mitigés de cette vague de privatisation ne signifient pas qu’il faille revenir à l’ancienne formule du tout-Etat, bien au contraire, insiste l’auteur. Un des enseignements à tirer est que les besoins sont simplement trop immenses pour être satisfaits par le seul secteur privé. Celui-ci ne pourra combler qu’une fraction des 38 milliards USD d’investissement annuel nécessaire au cours des 10 prochaines années pour rattraper le retard de l’Afrique dans ce domaine.

Une autre leçon à dégager de cette expérience de privatisation est la nécessité d’accentuer les réformes, légale et réglementaire, pour assainir davantage le climat des affaires, et renforcer la participation du secteur public dans ces projets. Contrairement à ce qui avait été envisagé, l’Etat reste un joueur central dans ces opérations pour identifier et faciliter la participation du secteur privé dans les activités où il a le plus de chances de réussir.

Par ailleurs, à moyen terme, le secteur public ne doit pas se contenter de fournir un appui « passif » en matière de financement ou de garantie, mais aussi favoriser le transfert d’expertise, de technologies, le renforcement des capacités nationales. « Le développement de projets à succès exige des facteurs en quantité rare dans les pays développés. Ce sont le temps, l’argent et des habiletés techniques pointues », souligne l’étude. De plus, la participation du secteur privé ne cadre pas toujours avec tous les types de projets d’infrastructure et avec tous les pays en développement.

Outre l’État, le secteur privé national en Afrique est dorénavant mieux positionné pour initier des financements. Contrairement à un investisseur étranger, l’investisseur africain est mieux protégé contre les risques de change, contre les risques politiques, et il dispose maintenant de meilleures sources locales de financement, plusieurs pays s’étant lancé avec succès dans des financements internationaux d’envergure.

Enfin, une approche régionale aux projets d’infrastructure s’impose plus que jamais, insiste l’auteur. Les projets régionaux offrent l’avantage de fortes économies d’échelle, et peuvent profiter de l’appui actif d’organisations régionales, notamment le Nouveau partenariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD).

Africa speaks with one voice on the issue of climate change

Site web, Banque africaine de développement, 7 décembre 2009

Interview with Anthony Okon Nyong, Head of Unit, Gender, Climate Change and Sustainable Development, African Development Bank

Question : How important is the issue of climate change for Africa?

Answer: African nations, in both absolute and per capita terms, are not significant sources of emissions on a global scale, but bear a disproportionately larger negative impact of climate change.

Climate change poses an additional burden to the continent, which is currently grappling with the challenge of meeting basic developmental needs. In fact, the continent is at risk of a reversal of the modest gains made thus far towards achieving the MDGs, if the projected negative impacts of climate change are not addressed in the near term.

Considering that climate change poses a formidable threat to the continent’s economic development, Africa needs to seek ways of building resilience into its climate sensitive economic sectors to ensure sustained economic growth.

This ultimately creates competition for the scarce financial resources available. However, climate change is also providing the impetus for the continent to chart a low carbon intensive development pathway that will ensure that the continent does not become a major polluter in its quest for development. This requires substantial financial, technical and human resources that are currently outside the continent’s reach.

Africa Acting Together
Question: What prompted Africa to act together and adopt a common position for the Copenhagen conference on climate change? Could it be the 2008 Algiers Declaration or the 2009 Nairobi Declaration?

Answer: The risks posed by climate change do not respect political boundaries as they are common to the entire continent. There is no single part of the continent that is spared its deleterious impacts, as basic human survival is threatened everywhere on the continent.

This threat has therefore served as a rallying point for all African leaders to seek a common solution to the problem. It underlies the continent’s bid to develop a common coherent African position and to speak with one voice in on-going negotiations. It is also important to send a clear message to Africans and to the world that African leaders take the issue of climate change very seriously, that Africa wants to be a part of the solution to the global climate change crisis.

Question: What is the African position?

Answer: Africans have voiced their concerns and recommendations on a number of issues:

Adaptation to Climate Change
Africans urge urgent international cooperation on the implementation of adaptation actions as well as according adaptation the same level of priority and emphasis as that given to mitigation globally. The continent seeks the establishment of a global adaptation action program that will implement, support and facilitate urgent and immediate adaptation actions, and build the continent’s resilience to the adverse impacts of climate change.

Mitigation
Africa is advocating for the building of a firewall between developed country commitments and developing country actions. There is an objection to the continued reliance on offsets by developed countries for meeting their commitments, insisting that these commitments should be met primarily domestically. The continent also demands that developed country emission reductions include specific targets, be subject to a compliance regime and be comparable in terms of efforts made.

Technology and Capacity Building
Africans are urging for a commitment by developed countries to deploy and transfer accessible, affordable, appropriate and adaptable technologies to developing countries for enhanced action on both adaptation and mitigation. Developed countries should commit to providing full costs and incremental costs to support the development of adaptation and mitigation technologies, as enshrined in the United Nations Framework Convention on Climate Change.

Furthermore, African negotiators are asking for the removal of barriers to technology transfer, which includes addressing intellectual property rights for the development and deployment of climate-friendly technologies. They are also asking developed countries to commit to strengthening the institutional capacity of developing countries to undertake climate action.

Financing Africans support the establishment of new financing mechanisms to deliver financial resources that are adequate, predictable, sustainable and additional to existing ODA. The financial mechanisms should ensure a transparent governance structure, ease of access to funds by developing countries, and an effective disbursement mechanism. They also request that developed countries commit to a target of 0.5% of their GDP for climate action in developing countries.

Moreover, they also urge that financial incentives be developed to implement adaptation actions on the basis of sustainable development policies; and that positive incentives be adopted for developing countries to enhance the implementation of national mitigation strategies and adaptation actions.