L’Allemagne au centre du monde

Le Continuum, 28 octobre 1985

Pourquoi donc y a-t-il deux Allemagnes ? Leur réunification est-elle envisageable ? En plus de répondre à ces questions, le présent texte nous rappelle les faits saillants des relations inter-allemandes depuis la fin du second conflit mondial.

Qui de nous voyageant en Europe n’a pas rencontré un Allemand ? Si, comme plusieurs, vous en avez connu un, inutile de vous rappeler que votre interlocuteur était Ouest-Allemand. Quant aux autres, Allemands de l’Est, il faut semble-t-il, se faire espion pour espérer en rencontrer…

Pour tous ceux qu’intéressent la politique internationale, la question allemande demeure un des sujets les plus épineux de l’après-guerre, dont l’enjeu n’est rien de moins la sécurité non seulement de l’Europe, mais de toute la planète.

La division de l’Allemagne constitue sans nul doute le legs le plus remarquable des bouleversements frontaliers et politiques qu’à suscités la Deuxième Guerre mondiale. Non seulement au plan militaire, mais également aux niveaux idéologiques et politiques. L’actuelle division de l’Europe entre deux camps bien définis passe au cœur même de l’Allemagne.

Tout changement au sein de ce système hérité de l’après-guerre entraînerait des conséquences incalculables. Voilà pourquoi le thème de l’unification de l’Allemagne intéresse au plus haut point les dirigeants américains et soviétiques.

La division
Une Allemagne réunifiée formerait une nation de près de 100 millions d’habitants en plein centre de l’Europe. Il y a en ce moment 70 millions d’Allemands en République Fédérale Allemande (R.F.A.), liée à l’Ouest et 17 millions en République Démocratique Allemande (R.D.A.), liée à l’Est.

La séparation de l’Allemagne remonte à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Unies contre le fascisme hitlérien, les forces alliées et l’U.R.S.S. partagent le pays, alors ruiné et ravagé et qui a capitulé le 8 mai 1945. Quatre zones d’occupation sont ainsi créées, toutes administrées par les puissances de l’époque, soient les États-Unis, la Grande-Bretagne, La France et l’Union soviétique.

Toutefois, les forces alliées et celles de l’U.R.S.S. ne tarderont pas à entrer en conflit sur l’orientation politique et économique à donner à chaque zone d’occupation. Déjà, les Soviétiques, qui ont vus 20 millions de leurs compatriotes tués au cours de la guerre, se sont assurés l’hégémonie sur la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Bulgarie. Berlin, située à l’Est sous administration soviétique, est quant à elle sous le contrôle des quatre puissances.

Dès leur arrivée, les Russes entreprennent la socialisation de l’économie et la formation d’un parti socialiste unifiée. À partir de ce moment, il devient évident que l’U.R.S.S. espère intégrer l’est de l’Allemagne dans son plan hégémonique.

Devant la tension croissante entre les Américains et les Soviétiques, ces derniers imposent le blocus de la ville de Berlin en 1948. L’année suivante, la Loi fondamentale est proclamée à l’Ouest par les l’alliés. Du côté de la zone soviétique, une Constitution qui consacre officiellement la scission de l’Allemagne en deux entités politiquement distinctes est mise en place.

Si, grâce notamment au plan Marshall d’aide à la reconstruction de l’Europe, l’économie de l’Allemagne de l’Ouest se remet rapidement de l’écroulement dû à la guerre, il en va tout autrement à l’Est. L’exode massif des populations vers l’Ouest crée de profondes hémorragies au sein de l’économie, qui ne donne guère les signes de santé auxquels se sont habituées les populations de l’Ouest.

En 1961 est construit le mur de Berlin : il vise à stopper la fuite des citoyens est-allemands, et suscite, au plan psychologique, un effet considérable en ce qu’il établit, non seulement politiquement mais physiquement la séparation du peuple allemand.

L’Ostpolitik : l’ouverture
Le dégel des relations américano-soviétiques favorise, dès la fin des années 60, une certaine détente dans les relations inter-allemandes. Cependant, hormis les relations Est-Ouest, ces relations possèdent leur propre dynamique, même si elles évoluent dans un cadre qui exclut des rapports trop étroits. Le tollé des dirigeants soviétiques face à la visite du chef d’État est-allemand Honecker en R.F.A. en 1984 est là pour nous le rappeler.

À la fin des années 60, les Allemands de l’Ouest font face à de nouvelles réalités. La R.D.A., grâce à une planification plus rigide et une économie mieux gérée, est devenue la deuxième puissance économique du bloc soviétique. De nombreux États lui reconnaissent une existence légale. Par ailleurs, le problème de la séparation des familles se pose avec de plus en plus d’acuité. La réunification de l’Allemagne n’est-elle pas inscrite dans le préambule de la Loi fondamentale adoptée à l’Ouest le 23 mai 1949?

Forts de ces nouvelles données géopolitiques, les deux États allemands conviennent en 1972 d’un traité par lequel ils reconnaissent mutuellement leur souveraineté et leur volonté de ne pas modifier la situation des frontières de manière unilatérale. En outre sont conclus des accords concernant les termes des échanges économiques et culturels, ainsi que sur la circulation des citoyens.

Les relations inter-allemandes seront rudement mises à l’épreuve lors du débat autour de l’implantation des euro-missiles à partir de 1979. Les dirigeants est-allemands, appuyés par leurs confrères soviétiques, mettent tout en œuvre pour soutenir les forces qui, en Allemagne de l’Ouest, s’opposent au déploiement des missiles de croisière pour contrer la menace des SS-20 soviétiques.

Cependant, malgré leur installation, les missiles n’ont pas, contre toute attente, coupé les ponts entre les deux pays. Les échanges économiques rapportent des dividendes pour chacun des partenaires. De plus, les leaders des deux Allemagnes ont bien conscience, surtout en période de tension internationale, de l’importance des relations inter-allemandes pour le maintien de la paix et de la sécurité en Europe, l’enjeu majeur du dialogue entre ces deux États.

Pour l’avenir
La réunification de l’Allemagne est-elle possible ? Même si le problème suscite beaucoup d’émotion chez les premiers impliqués, force est de reconnaître que la question allemande ne sera jamais résolue si ne surviennent pas de profonds changements au niveau de la configuration politique actuelle en Europe. En fait, la solution au dilemme allemand ne dépend que de la volonté des deux États concernés. Advenant l’unification, de quel côté se rangerait le nouvel État au plan politique, idéologique, et stratégique ? Adopterait-il une voie capitaliste ou socialiste ? S’intégrerait-il à l’O.T.A.N. ou au pacte de Varsovie?

Du côté soviétique, jamais on ne permettrait l’abandon à l’O.T.A.N. de la RDA, allié crucial, numéro deux du système de sécurité chapeauté par Moscou. Idem pour Washington en ce qui a trait à la RFA face au pacte de Varsovie. En outre, pour les deux grandes puissances, la perspective d’une Allemagne réunifiée n’est pas sans susciter de grandes appréhensions.

L’Allemagne, troisième puissance mondiale ? Une éventualité qui ne doit guère enchanter ni les États-Unis ni l’U.R.S.S., ni même les autres pays européens. Voilà au moins un sujet où les deux blocs peuvent s’entendre, mais qui condamne la patrie de Goethe au maintien de la division actuelle.

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