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L’Allemagne des débats énergétiques

Magazine Courants, janvier-février 1990

La République fédérale allemande est le troisième consommateur d’énergie dans le monde et le premier d’Europe occidentale. Le nucléaire y constitue un des débats les plus houleux depuis 20 ans. L’accident de Tchernobyl en 1986 a cristallisé les positions.

Le SPD (Parti social-démocrate) et les Verts en préconisent l’élimination progressive, tandis que les Démocrates-Chrétiens au pouvoir favorisent la poursuite de l’utilisation de cette source d’énergie. Elle compte pour 30 pourcent de l’approvisionnement électrique du pays.

La situation de l’industrie houillère est un autre sujet d’âpres discussions pour la classe politique. Sans aide de l’État, cette industrie disparaitrait. Elle est soutenue à bout de bras pour des raisons de marché du travail et de politique régionale, et afin de contribuer à la sécurité de l’approvisionnement.

Depuis quelques années, l’environnement, là comme ailleurs, domine les discussions dans le domaine de la politique énergétique. Des programmes de lutte contre la pollution ont été implantés, notamment en relation avec la qualité de l’air. Au cours des prochaines années, les experts s’attendent à une hausse modérée de la contribution de l’énergie nucléaire et du charbon, une stagnation de la consommation de gaz naturel une baisse de la consommation de pétrole.

Un mur à Berlin

Anne-Marie Le Gloannec, Un mur à Berlin, Bruxelles, Éditions Complexe, 1985.

Le Continuum, 3 février 1986

MILLE neuf cent cinquante-huit : 13 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, une ville devient à elle seule le lieu où se déploie avec le plus d’intensité la lutte d’influence que se livrent les puissances en Europe. Pas moins de quatre pays se partagent cette cité, en autant de zones où l’on circule plus ou moins librement.

La tension est vive, surtout entre les zones dites occidentales (où sont présents Français, Américains et Britanniques) et la zone orientale (contrôlée par les Soviétiques). Dans le territoire de leur juridiction, les Soviétiques mettent en place une administration de type socialiste, rejetée par la plupart des citoyens qui, par milliers, fuient vers la zone occidentale.

Aujourd’hui, et depuis bientôt 25 ans, un mur sépare les habitants de Berlin. Un mur qui isole deux mondes, deux idéologies, deux systèmes politiques. Un mur-symbole, celui de la coupure du monde en deux blocs : l’Est et l’Ouest. Un mur qui rompt l’unité, tant de fois souhaitée par les principaux intéressés, le peuple allemand.

Au-delà de la symbolique et de la rhétorique
Ce mur a sa petite histoire, et c’est ce que tente de nous retracer Anne-Marie Le Gloannec, spécialiste européenne des questions allemandes, dans son étude sur le mur de Berlin.

Privilégiant une approche chronologique et événementielle, l’auteure nous décrit le jeu de poker et de stratégie politique auquel se sont livrées les puissances mandataires autour de la question berlinoise, centre de tensions mondiales.

« 1961 donc, c’était encore « la guerre froide », formidable partie de bras de fer entre Soviétiques et Américains, c’est-à-dire une « guerre » aux enjeux globaux mais aux moyens militaires limités, une guerre par procuration, « guerre » de positions avec des sorties audacieuses mais mesurées. Une guerre qui n’en était pas une véritablement car sinon elle eût risqué d’être nucléaire. Et Berlin symbolisait par excellence cette « guerre froide ». (p.18-19)

Point culminant d’une crise où chacun mesure ses avancées, le mur de Berlin est avant tout construit pour mettre un terme à ce que l’auteure nomme « l’hémorragie humaine » saignant la zone orientale. En même temps, l’édification du mur, long de 42 km entre les deux Berlins, consolide la stabilité de la R.D.A. et annonce une nouvelle ère dans les rapports politiques mondiaux.

Paradoxalement, en effet, le mur pave la voie aux relations inter-allemandes et à une plus grande coopération entre les deux entités. Reconnaissant un état de fait dont ils ne peuvent, seuls, se départir sans bouleverser l’équilibre politique mondial, les Allemands de l’Ouest et de l’Est tenteront dès lors d’apaiser le drame des familles divisées à cause d’un mur ayant considérablement diminué le flot des réfugiés en zone occidentale.

Maintenant, qu’en est-il du « mur de la honte » ? Protégé par pas moins de 14 000 hommes, 600 chiens policiers, de nombreuses grilles et fossés, il manifeste la division d’un peuple qui se plaît à espérer qu’un jour, malgré les contraintes politiques mondiales, cette séparation n’aura été que temporaire et superficielle.

L’Allemagne au centre du monde

Le Continuum, 28 octobre 1985

Pourquoi donc y a-t-il deux Allemagnes ? Leur réunification est-elle envisageable ? En plus de répondre à ces questions, le présent texte nous rappelle les faits saillants des relations inter-allemandes depuis la fin du second conflit mondial.

Qui de nous voyageant en Europe n’a pas rencontré un Allemand ? Si, comme plusieurs, vous en avez connu un, inutile de vous rappeler que votre interlocuteur était Ouest-Allemand. Quant aux autres, Allemands de l’Est, il faut semble-t-il, se faire espion pour espérer en rencontrer…

Pour tous ceux qu’intéressent la politique internationale, la question allemande demeure un des sujets les plus épineux de l’après-guerre, dont l’enjeu n’est rien de moins la sécurité non seulement de l’Europe, mais de toute la planète.

La division de l’Allemagne constitue sans nul doute le legs le plus remarquable des bouleversements frontaliers et politiques qu’à suscités la Deuxième Guerre mondiale. Non seulement au plan militaire, mais également aux niveaux idéologiques et politiques. L’actuelle division de l’Europe entre deux camps bien définis passe au cœur même de l’Allemagne.

Tout changement au sein de ce système hérité de l’après-guerre entraînerait des conséquences incalculables. Voilà pourquoi le thème de l’unification de l’Allemagne intéresse au plus haut point les dirigeants américains et soviétiques.

La division
Une Allemagne réunifiée formerait une nation de près de 100 millions d’habitants en plein centre de l’Europe. Il y a en ce moment 70 millions d’Allemands en République Fédérale Allemande (R.F.A.), liée à l’Ouest et 17 millions en République Démocratique Allemande (R.D.A.), liée à l’Est.

La séparation de l’Allemagne remonte à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Unies contre le fascisme hitlérien, les forces alliées et l’U.R.S.S. partagent le pays, alors ruiné et ravagé et qui a capitulé le 8 mai 1945. Quatre zones d’occupation sont ainsi créées, toutes administrées par les puissances de l’époque, soient les États-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Union soviétique.

Toutefois, les forces alliées et celles de l’U.R.S.S. ne tarderont pas à entrer en conflit sur l’orientation politique et économique à donner à chaque zone d’occupation. Déjà, les Soviétiques, qui ont vus 20 millions de leurs compatriotes tués au cours de la guerre, se sont assurés l’hégémonie sur la Pologne, la Hongrie, la Tchécoslovaquie, la Roumanie et la Bulgarie. Berlin, située à l’Est sous administration soviétique, est quant à elle sous le contrôle des quatre puissances.

Dès leur arrivée, les Russes entreprennent la socialisation de l’économie et la formation d’un parti socialiste unifiée. À partir de ce moment, il devient évident que l’U.R.S.S. espère intégrer l’est de l’Allemagne dans son plan hégémonique.

Devant la tension croissante entre les Américains et les Soviétiques, ces derniers imposent le blocus de la ville de Berlin en 1948. L’année suivante, la Loi fondamentale est proclamée à l’Ouest par les l’alliés. Du côté de la zone soviétique, une Constitution qui consacre officiellement la scission de l’Allemagne en deux entités politiquement distinctes est mise en place.

Si, grâce notamment au plan Marshall d’aide à la reconstruction de l’Europe, l’économie de l’Allemagne de l’Ouest se remet rapidement de l’écroulement dû à la guerre, il en va tout autrement à l’Est. L’exode massif des populations vers l’Ouest crée de profondes hémorragies au sein de l’économie, qui ne donne guère les signes de santé auxquels se sont habituées les populations de l’Ouest.

En 1961 est construit le mur de Berlin : il vise à stopper la fuite des citoyens est-allemands, et suscite, au plan psychologique, un effet considérable en ce qu’il établit, non seulement politiquement mais physiquement la séparation du peuple allemand.

L’Ostpolitik : l’ouverture
Le dégel des relations américano-soviétiques favorise, dès la fin des années 60, une certaine détente dans les relations inter-allemandes. Cependant, hormis les relations Est-Ouest, ces relations possèdent leur propre dynamique, même si elles évoluent dans un cadre qui exclut des rapports trop étroits. Le tollé des dirigeants soviétiques face à la visite du chef d’État est-allemand Honecker en R.F.A. en 1984 est là pour nous le rappeler.

À la fin des années 60, les Allemands de l’Ouest font face à de nouvelles réalités. La R.D.A., grâce à une planification plus rigide et une économie mieux gérée, est devenue la deuxième puissance économique du bloc soviétique. De nombreux États lui reconnaissent une existence légale. Par ailleurs, le problème de la séparation des familles se pose avec de plus en plus d’acuité. La réunification de l’Allemagne n’est-elle pas inscrite dans le préambule de la Loi fondamentale adoptée à l’Ouest le 23 mai 1949 ?

Forts de ces nouvelles données géopolitiques, les deux États allemands conviennent en 1972 d’un traité par lequel ils reconnaissent mutuellement leur souveraineté et leur volonté de ne pas modifier la situation des frontières de manière unilatérale. En outre sont conclus des accords concernant les termes des échanges économiques et culturels, ainsi que sur la circulation des citoyens.

Les relations inter-allemandes seront rudement mises à l’épreuve lors du débat autour de l’implantation des euro-missiles à partir de 1979. Les dirigeants est-allemands, appuyés par leurs confrères soviétiques, mettent tout en œuvre pour soutenir les forces qui, en Allemagne de l’Ouest, s’opposent au déploiement des missiles de croisière pour contrer la menace des SS-20 soviétiques.

Cependant, malgré leur installation, les missiles n’ont pas, contre toute attente, coupé les ponts entre les deux pays. Les échanges économiques rapportent des dividendes pour chacun des partenaires. De plus, les leaders des deux Allemagnes ont bien conscience, surtout en période de tension internationale, de l’importance des relations inter-allemandes pour le maintien de la paix et de la sécurité en Europe, l’enjeu majeur du dialogue entre ces deux États.

Pour l’avenir
La réunification de l’Allemagne est-elle possible ? Même si le problème suscite beaucoup d’émotion chez les premiers impliqués, force est de reconnaître que la question allemande ne sera jamais résolue si ne surviennent pas de profonds changements au niveau de la configuration politique actuelle en Europe. En fait, la solution au dilemme allemand ne dépend que de la volonté des deux États concernés. Advenant l’unification, de quel côté se rangerait le nouvel État au plan politique, idéologique, et stratégique ? Adopterait-il une voie capitaliste ou socialiste ? S’intégrerait-il à l’O.T.A.N. ou au pacte de Varsovie?

Du côté soviétique, jamais on ne permettrait l’abandon à l’O.T.A.N. de la RDA, allié crucial, numéro deux du système de sécurité chapeauté par Moscou. Idem pour Washington en ce qui a trait à la RFA face au pacte de Varsovie. En outre, pour les deux grandes puissances, la perspective d’une Allemagne réunifiée n’est pas sans susciter de grandes appréhensions.

L’Allemagne, troisième puissance mondiale ? Une éventualité qui ne doit guère enchanter ni les États-Unis ni l’U.R.S.S., ni même les autres pays européens. Voilà au moins un sujet où les deux blocs peuvent s’entendre, mais qui condamne la patrie de Goethe au maintien de la division actuelle.

L’Allemagne au coeur d’un débat sur la sécurité nationale

Le Continuum, 29 novembre 1983

L’ALLEMAGNE fédérale est le pays occidental où la politique de défense est la plus débattue. La présence des Verts (parti écologique) au Parlement fédéral et l’ampleur du mouvement pacifiste témoignent de la crise que traverse ce pays, le premier exposé à une éventuelle guerre nucléaire en Europe.

L’Allemagne fédérale a consacré en 1982 un montant d’environ 18,2 milliards de dollars U.S. à son budget de défense. Même si ce montant en fait un des pays européens qui dépense le plus en matière d’armement, toute la politique de défense de l’Allemagne se fonde sur la garantie nucléaire américaine.

Contrairement à la France, qui s’est détachée de l’organisation militaire de l’OTAN pour prendre seule en main sa force de frappe, l’Allemagne fédérale compte sur l’utilisation immédiate des armes tactiques américaines en cas de conflit sur le théâtre européen.

L’effort de réarmement allemand date de la guerre de Corée, à l’époque où les Américains voulaient faire de l’Allemagne le rempart européen contre la montée du communisme. Pour les dirigeants allemands, il s’agissait alors d’assurer la souveraineté du pays, quoique l’entreprise ne fait pas l’objet d’un consensus national.

Par la suite, surtout à partir de la fin des années 60, la politique de défense allemande sera hantée par le problème du « couplage ». Il s’agit d’associer étroitement les États-Unis à la défense de l’Europe. Cette association permet d’éviter que les super-grands n’emploient le seul théâtre européen pour leurs opérations de guerre gardant leurs propres territoires.

En fait, la présence de soldats américains en Allemagne répond à cette préoccupation. Ainsi, jusqu’en 1977, les États-Unis croient que le système nucléaire basé sur le sol américain est suffisant pour assurer la défense de l’Europe.

Toutefois, le déséquilibre engendré par le déploiement des missiles soviétiques SS-20 force les dirigeants de l’OTAN à la fameuse double décision de décembre 1979 : le déploiement à la fin 1983 de 464 missiles de croisière et de 108 Pershing-2 en Europe (Grande-Bretagne, Belgique, Pays-Bas, Italie), et principalement en Allemagne fédérale, et ce parallèlement à des négociations en vue de réduire ces mêmes armements.

Pour les Allemands, initiateurs de la proposition, l’objectif est double : stopper l’accroissement du nombre de missiles soviétiques pointés vers l’Europe et resserrer les liens de défense entre l’Europe et les États-Unis.

À partir de ce moment, les problèmes de sécurité deviennent un problème de plus en plus important pour les dirigeants de la R.F.A. Il en est de même pour l’ensemble de la population. Les missiles qui devront être déployés sont considérés offensifs et dangereux. L’arrivée au pouvoir du président Reagan, la poussée de l’effort américain en armements, et quelques déclarations ambiguës et belliqueuses ont eu pour conséquence de déclencher des mouvements d’opinion de grande envergure : la presse mondiale parlera alors du neutralisme et du pacifisme, voire de l’anti-américanisme d’une partie de l’opinion allemande.

L’ampleur de la victoire le 6 mars dernier des Chrétiens-démocrates du chancelier Helmut Kohl (55,6% des voix) démontre que les questions économiques sont plus importantes que les préoccupations de défense : M. Kohl, partisan acharné du déploiement, a remporté la victoire sur le candidat social démocrate Hans-Jochen Vogel, partisan d’un appui limité au plan de l’OTAN.

Par contre, le chancelier doit composer avec la présence au Bundestag du parti des Verts, parti écologique farouchement hostile au déploiement des armes nucléaires.

Dirigés par Pétra Kelly et soutenus par les jeunes, les Verts promettent une forte opposition à l’installation des missiles de l’OTAN. Leur slogan est « Construire la paix sans armes ». Le parti, d’inspiration non violente, s’est engagé à faire aucun compromis à ce sujet et menace même d’entreprendre une « guerre civile pacifique » pour empêcher l’arrivée et l’installation des missiles.