Communication et idéologie

Magazine Courants, mai-juin 1989

« Comment se fait-il que l’on parle autant de communication aujourd’hui ? » Pour répondre à cette vaste problématique, deux professeurs, Serge Proulx, de l’UQAM, et Philippe Breton, de l’Université des sciences humaines de Strasbourg, ont joint leur réflexion et livrent leurs conclusions dans un ouvrage intitulé L’explosion de la communication, la naissance dune nouvelle idéologie.

Avec le déclin des grandes idéologies, la communication est devenue une des valeurs centrales de nos sociétés, soulignent Serge Proulx et Philippe Breton. Si bien qu’on attribue tous les maux qui surviennent à des problèmes de communication. « Si ca va mal, c’est que la communication ne passe pas. Améliorons la communication et ça ira », telle est aujourd’hui une attitude fort répandue. Les auteurs y voient une manifestation de l’idéologie de la communication, née après la Seconde Guerre mondiale et qui s’est élevé au rang d’idéologie dominante. Mais une idéologie particulière : elle ne fait pas de victime ; elle n’est pas totalitaire. En fait, one n’exclut personne. Si elle a un ennemi, c’est le bruit, c’est-à-dire tout ce qui brime une communication efficace.

Les territoires de la communication
En faisant une cartographie des territoires de la communication, disent les auteurs, on aperçoit que la communication a beaucoup agrandi son domaine depuis une quarantaine d’années. Si bien que l’on peut distinguer trois grands territoires, avant chacun leur culture et leurs particularités.

Le premier territoire est celui des medias de la communication sociale. C’est le territoire le plus ancien et aussi le moins technique. On parle ici de l’édition, de la publicité, de la presse, c’est-à-dire d’une communication qui va dans le sens de la persuasion. Ce domaine se démarque par capacité à absorber les innovations techniques (l’imprimerie et la radio, par exemple). Les gens qui y évoluent proviennent surtout des sciences humaines et privilégient l’information qualitative. Les techniciens y jouent un rôle d’appoint.

Le deuxième territoire est celui des télécommunications (le télégraphe, le téléphone). Sa création date de la fin du XVIIIe siècle, à l’époque ou l’on se servait de moyens rudimentaires pour transmettre des signaux optiques. Ici, La communication est conçue comme un produit dynamique, qui doit circuler. Les gens qui y évoluent sont surtout des scientifiques, qui privilégient l’aspect technique.

Le troisième territoire, le plus récent, est celui de l’informatique. Selon les auteurs, l’informatique demeure marquée par ses origines militaires : la centralisation, la hiérarchisation. L’informatique est le champ de prédilection de la culture du calcul, propre aux ingénieurs. L’information y est de nature quantitative.

Culture de l’argumentation, culture de l’évidence
Comme on le voit, beaucoup de choses différencient ces trois territoires qui, souvent, cohabitent a l’intérieur d’une entreprise. « Ces différences sont, inévitablement, source de tensions », raconte Philippe Breton. Le professeur attribue ces tensions à ce qu’il nomme la philosophie d’action des spécialités reliées au sein des entreprises à ces trois territoires.

En fait, deux grandes philosophies s’opposent, dit Philippe Breton. Une culture de l’argumentation et une culture de l’évidence. La culture de l’argumentation, qui tire ses fondements d’aussi loin que l’Antiquité, est propre aux medias. Elle est liée à la négociation, à la discussion, à la rhétorique, c’est-a-dire la théorie et la pratique de la persuasion. Sur le plan moral, c’est la substitution de la violence par l’argumentation. La propagande en est, toutefois, une déviation malsaine.

La culture de l’évidence est celle de l’informatique. C’est la culture de la preuve. À la limite, dans sa forme devise, elle dépossède l’homme de sa capacité de décision, en transférant vers des machines la prise de décision, comme tente de le faire, jusqu’a un certain point, le projet d’« intelligence artificielle ».

Le territoire des télécommunications cherche sa voie entre ces deux cultures, mentionne Philippe Breton. La culture de l’évidence implique que la discussion n’est plus nécessaire. En ce moment, cette culture gagne du terrain, y compris au sein des entreprises. Serge Proulx y voit un problème, car cette culture tend a diminuer la sociabilité. « Les gens, c’est bien connu, ont besoin de communiquer, d’échanger. Il faut donc prévoir une certaine forme de résistance face à la propagation de cette culture. »

« Ce qui sépare la communication de la déshumanisation, ajoute Philippe Breton, c’est cette idée à laquelle on doit rester fermement accroché, selon laquelle la technique doit rester un outil. Devant l’euphorie qu’exerce l’informatique à l’heure actuelle, c’est peut-être le que la culture de l’argumentation peut le plus apprendre à la culture de l’évidence », conclut-il.

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