Miser sur l’intelligence

Magazine Courants, mai-juin-juillet 1991

L’écroulement du mur de Berlin et la mise en place de l’Europe communautaire symbolisent la venue d’un monde nouveau. Un monde où la compétitivité se mesure par la qualité de la main-d’oeuvre, l’habileté à produire non pas plus, mais mieux. C’est le message que lance Lester Thurow, directeur du Sloan School of Management du Massachusetts Institute of Technology.

Oubliez le capital, et la richesse d’un pays dépend de ses habiletés à fabriquer mieux que ses voisins. Voilà ce que prétend Lester Thurow, qui s’exprimait au colloque Nos entreprises et la concurrence internationale, organisé en mai à Montréal par la Banque nationale et l’École des Hautes Études commerciales.

L’Europe, leader de l’économie mondiale
Selon l’expert en économie, nous entrons dans une ère nouvelle, équivalente par l’ampleur des changements qu’elle annonce à la Révolution française. L’écroulement du mur de Berlin, en novembre 1989, et la mise en place en Europe d’un marché unique en sont les premiers jalons.

« Tous reconnaissent que la Grande-Bretagne a dominé le XIXe siècle et que les États-Unis ont exercé le leadership mondial au XX’ siècle, disserte Lester Thurow. Mais, avec la venue de l’Europe en 1992, pour la première fois depuis 100 ans, les États-Unis ne seront plus la première économie du monde. Cela symbolise la venue d’une ère nouvelle, où les règles du jeu seront différentes de celles que l’on a connues. Ceux qui ne comprendront pas la portée de ces changements ont de grandes chances de perdre leurs emplois. Le meilleur exemple que je puisse donner est celui de Margaret Tatcher, l’ancien premier ministre britannique. Celle-ci, malgré sa popularité, a perdu le pouvoir, car elle n’a pu comprendre la réalité européenne, si bien que ses alliés traditionnels de la classe financière l’ont laissée tomber. »

Depuis 1945 jusqu’à aujourd’hui, le commerce international était régi par les règles du GATT (Accord général sur les tarifs et le commerce). Cependant, dit Lester Thurow, ces règles ont été édictées à une époque où les Etats-Unis dominaient le commerce mondial. Ce pays comptait, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, pour 75 % du PNB mondial. Les États-Unis s’étaient donc vu attribuer le rôle de locomotive de l’économie. En cas de récession mondiale, c’est à Washington que se trouvaient les clés d’une reprise, par l’abaissement des taux d’intérêt, entre autres. De plus, c’est aux États-Unis que les pays dévastés par la guerre ont dirigé leurs exportations, qui leur ont ensuite permis de se sortir du marasme et de rebâtir leur économie.

Comme on le sait, la situation a bien changé. La plupart des pays du monde ont accompli des progrès économiques considérables. La part des États-Unis dans le PNB mondial est descendue à 23%. L’Europe de l’Ouest jouit de standards de vie aussi élevés qu’en Amérique du Nord et le Japon a accaparé le leadership de plusieurs secteurs de l’économie mondiale.

Le succès, obstacle au changement
Certes, les États-Unis ont aussi connu une expansion économique fulgurante. Mais ce succès porte en lui les causes du déclin de l’Amérique. « Les Américains constatent qu’ils prennent du recul, mais la plupart réagissent en se disant : « Revenons à nos bonnes vieilles méthodes, celles qui ont fait notre succès. » Mais si le monde a changé, les vieilles recettes ne peuvent plus fonctionner. Lors d’une récession mondiale, les États-Unis ne sont plus en mesure de jouer le rôle de locomotive. Ils sont endettés et ne peuvent donc plus faire en 1992 ce qu’ils faisaient en 1945. »

Depuis 50 ans, l’économie mondiale est devenue de plus en plus ouverte et intégrée internationalement. Nous sommes passés d’un monde bipolaire à un monde multipolaire, où s’exerçent plusieurs centres d’influence, si bien que les règles actuelles du commerce mondial ne sont plus valides. Conçues à une autre époque, les règles du GATT particulièrement, ainsi que les institutions qui en découlent (Fonds monétaire international, Banque mondiale), ne conviennent plus à l’évolution de l’économie internationale, faite de blocs commerciaux ce qui n’empêche pas les alliances entre partenaires géographiquement éloignés, mais économiquement proches. Lester Thurow explique l’apparition de ces blocs par le refus des nations dominantes d’abandonner une partie de leur souveraineté au profit d’une coordination fiscale et monétaire.

« Le commerce mondial deviendra de plus en plus libre, mais à l’intérieur de blocs commerciaux. Une évolution en violation flagrante de l’esprit qui a guidé la création du GATT. De fait, plus personne ne respecte les règles du GATT. Le GATT est mort », clame Lester Thurow.

Selon Lester Thurow, « ce dont les Européens discutent pour la mise en place du marché commun, ce sont les règles du marché économique mondial de l’an 2000. Ce sont eux qui décident des standards pour les produits, des entreprises qui peuvent s’implanter chez eux, etc. Les entreprises nord-américaines doivent s’initier à ces règles, car ce sont les règles du jeu du commerce de l’avenir. Malheureusement, un des problèmes que nous vivons en Amérique est cette méconnaissance qu’ont les Américains de la réalité internationale et du peu d’intérêt qu’ils y portent. Seulement un Américain sur onze dispose de son passeport. Si, en Allemagne, vous dites : « Notre standard de vie dépend de notre performance à l’exportation », tout le monde vous regarde en disant : « Pourquoi ce type dit-il des choses aussi évidentes ? » Or, de tels propos ne sont pas compris en Amérique. Les gens ne croient pas à cette assertion. Pour eux, il s’agit d’une réalité intangible. »

Le nouveau capitalisme
Au XIX’ siècle, prévoit l’économiste américain, le capitalisme anglo-saxon fera place au capitalisme communautaire, celui pratiqué en Europe, avec son pilier l’Allemagne et le Japon. Le capitalisme anglo-saxon, fondé sur l’individualisme, soutient la primauté de deux attitudes économiques: l’individu tente d’améliorer son propre sort et l’entreprise doit avoir une stratégie reflétant les priorités des actionnaires, soit maximiser les profits. Le capitalisme Prenez les trois plus grandes inventions des 15 dernières années la caméra vidéo, le télécopieur et le lecteur de disques CD. Les deux premières ont été faites aux États-Unis, l’autre en Hollande. Or, qui tient le haut du pavé dans ces trois domaines, en termes d’emplois, de ventes et de profits ? Les Japonais. En somme, celui qui produit le mieux domine le marché. Il ne faut pas seulement inventer, mais fabriquer le plus efficacement possible.

Le capitalisme communautaire croit également en la nécessité de stratégies économiques individuelle et corporative, mais elles sont appliquées différemment. « Dans le monde anglo-saxon, on croit pouvoir améliorer sa situation économique personnelle par une grande mobilité. Le taux mensuel de mobilité aux États-Unis dépasse le taux annuel du Japon. Le capitalisme communautaire part de l’idée que vous pouvez améliorer votre sort en joignant une équipe et en travaillant votre vie durant pour contribuer à son succès. Au Japon, si vous demandez à quelqu’un qui est le plus important bénéficiaire de l’entreprise, on vous répondra que ce sont les employés, puis les clients et, loin derrière, les actionnaires. Cela s’explique par le fait que les entreprises japonaises fonctionnent en conglomérats, ce qui leur permet de miser davantage sur le long terme. Le capitalisme communautaire soutient l’idée que le groupement d’entreprises est une des clés du succès pour réussir sur le plan international. » Lester Thurow croit que les entreprises nord-américaines doivent penser elles aussi à s’associer afin de former des groupes ayant une plus grande force de frappe pour compétitionner leurs homologues européens et japonais.

L’importance de l’éducation
Sur quoi reposera le succès économique des nations ? Auparavant, dit Lester Thurow, quatre facteurs définissaient la richesse d’un pays : les ressources naturelles, le capital, la technologie, l’éducation de la main-d’oeuvre. « Dorénavant, un seul de ces facteurs a une importance cruciale : l’éducation des travailleurs, la qualité de la main-d’oeuvre », soutient-il. Et la technologie alors ? « Prenez les trois plus grandi inventions des 15 dernières années : la caméra vidéo, le télécopieur et le lecteur de disques CD. Les deux premières ont été faites aux États-Unis, l’autre en Hollande. Or, qui tient le haut du pavé dans ces trois domaines, en termes d’emplois, de vente et de profits ? Les Japonais. En somme, celui qui produit le mieux domine le marché. Il ne faut pas seulement inventer, ma fabriquer le plus efficacement possible. »

Production ou marketing ?
Or, déplore le professeur américain, la production demeure un domaine boudé par l’élite managériale américaine. Seulement 4 % des présidents d’entreprises du Fortune 500 proviennent du domaine de I production, contre 27 % du marketing. Aux États-Unis, ajoute-t-il, la plupart des gens pensent que la personne la plus importante après le président est le vice-président aux finances. Au Japon, tous considèrent que c’est le vice-président au développement des ressources humaines :

« Dans un monde où les matières premières sont mondiales, où le capital est mondial, où la technologie est mondiale, seulement deux choses peuvent distingue une entreprise de ses compétiteurs : la maîtrise des processus de production et travail et la qualité de la main-d’oeuvre. » D’où l’importance de la formation et de l’éducation du plus grand nombre. Les Nord-Américains, constate Lester Thurow disposent des meilleures universités du monde : ils n’ont pas de problèmes à se doter d’une élite de haut calibre. Là où le bât blesse, c’est au niveau de la masse des travailleurs, qui possède des habiletés bien moindres que les travailleurs d’autres pays. Par exemple, au Japon, 93 % des élèves du secondaire ont accompli au moins une année de calcul différentiel et intégral. Cette proportion s’établit à moins de 1 % aux États-Unis. Or, la maîtrise des processus de production requiert l’emploi de mesures statistiques sur les planchers de la production : les travailleurs d’usine doivent aujourd’hui manier les statistiques pour accomplir leur travail. Avec un niveau d’éducation aussi bas, les Nord-Américains ne pourront à la fois compétitionner sur les marchés étrangers et attirer des entreprises sur leur territoire.

Le brain power
Pour améliorer la qualité de l’éducation, Lester Thurow recommande d’augmenter à la fois le nombre d’heures d’éducation par jour et la durée de la période scolaire. Aux États-Unis, les élèves vont à l’école sur une période de 180 jours. En Europe et au Japon, la période scolaire s’étend sur 220 à 250 jours. « Pas étonnant que les élèves européens et japonais en savent plus que les élèves nord-américains : ils étudient simplement plus longtemps ! Trop souvent, les étudiants comblent certaines carences au niveau universitaire, alors qu’ils devraient déjà les avoir acquises auparavant. »

Lester Thurow propose d’ailleurs que la communauté des affaires s’engage davantage pour améliorer la qualité et la pertinence du curriculum scolaire. Il déplore également le faible taux d’étudiants en sciences en Amérique, comparé au Japon. Il signale que seulement le tiers des professeurs américains enseignant la physique au secondaire sont diplômés en sciences, ce qui nuit à la qualité de l’éducation.

Voilà une situation à changer si les Nord-Américains veulent se tailler une place au soleil qui se lève sur la nouvelle économie internationale. D’autant plus que la compétition sera féroce, prévoit Lester Thurow. On assistera à du face-à-face entre entreprises concurrentes. Celles qui gagneront s’appuieront sur les cellules grises, le cerveau, l’intelligence, pour inventer et fabriquer. Qu’ont en commun les secteurs économiques de l’avenir, télécommunications, micro-électronique, biotechnologie, entre autres ? demande Lester Thurow. Ils ont tous cette particularité d’être des industries de cellules grises.

« Ces industries peuvent s’implanter n’importe où sur la planète. Elles iront là où elles peuvent disposer des cerveaux nécessaires pour se développer. Le « brain power » est l’arme de combat du XXe siècle. Les entreprises à succès seront celles qui sauront appuyer leur développement sur l’intelligence des employés et les associer à une vision et à une stratégie porteuses d’avenir. »

Dans un monde où les matières premières sont mondiales, où le capital est mondial, où la technologie est mondiale, seulement deux choses peuvent distinguer une entreprise de ses compétiteurs : la maîtrise des processus de production et de travail et la qualité de la main-d’oeuvre.

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