La question berbère en Algérie

Le Devoir, Montréal

 »Le refus du pluralisme culturel est entretenu par le système de parti unique ».

Étudiant au programme de maîtrise en science politique à l’Université de Montréal, l’auteur vient de séjourner un an en Algérie à titre de boursier du gouvernement québécois.

LE DÉBAT autour des droits culturels en Algérie en est un forts méconnu du public canadien et des spécialistes en général. La question n’est pas sans importance, surtout lorsqu’on sait que ce pays est le premier partenaire économique du Canada en Afrique. En outre, à l’heure où les gouvernements doivent de plus en plus apprendre à composer avec la résurgence des cultures nationales, l’Algérie, en raison de sa composition pluriethnique, est un pays où la question culturelle suscite le plus de réactions passionnées.

L’entreprise la plus difficile serait d’évaluer correctement le nombre de Berbères que compte la population algérienne. Cette communauté, la première implantée en Afrique du Nord, fait souvent l’objet de sous- ou de surévaluation, exercice qui n’est pas à l’abri de considérations politiques. Globalement, il est possible de situer le pourcentage des Berbères entre 20 % et 28 % de la population algérienne. Majoritairement concentrés dans les montagnes de la Kabylie, dans les Aurès et au Mzab, les berbérophones ne forment toutefois pas une communauté sociologique homogène. La langue, notamment présente une grande diversité.

C’est surtout en 1980 que le « problème berbère » est sorti de l’ombre. L’interdiction faite, en mars 1980, à un éminent intellectuel kabyle de prononcer une conférence sur la poésie kabyle ancienne déclencha, en quelques jours, un débat passionné parmi les étudiants de l’Université de Tizi-Ouzou (le fief de la Kabylie) sur la reconnaissance du fait berbère. S’estimant brimés sur le plan culturel, les étudiants posèrent la question des droits culturels et, par extension, des droits démocratiques en Algérie. Leurs revendications portèrent sur la prise en compte de la diversité culturelle du pays et sur la reconnaissance des langues populaires nationales, le berbère et l’arabe algérien.

En occupant l’université en avril 1980, les étudiants s’attirèrent la sympathie de toute la communauté kabyle. Aussi l’appel à la grève générale (une journée) fut-il largement respecté. Une répression brutale s’ensuivit, dans la nuit du 19 au 20 avril à l’Université de Tizi-Ouzou, entraînant de violentes émeutes pendant plus de trois jours. Un an plus tard, en 1981, les étudiants baptisèrent leur université « Université du 20 avril ».

Ces événements demeurent vivaces dans la mémoire collective des Kabyles, car ils ont suscité chez eux un effet psychologique considérable. En Algérie, aucun texte officiel ne fait mention de la présence d’une communauté berbérophone. Le terme même de « Berbère » est banni de tout discours officiel. La réalité berbère n’est évoquée que comme un avatar du passé anté islamique de l’Algérie, et la langue berbère comme devant être, à terme, assimilée par la « langue nationale ». Seule existe, dans le domaine de la vie publique, une chaîne de radio en langue kabyle, au demeurant créée durant le règne colonial

Aucune reconnaissance, donc, n’est accordée à la culture et à la langue berbères. La politique d’arabisation, entreprise il y a quelques années, repose, aux dires même des autorités, sur le caractère arabo-islamique de l’Algérie. Toute manifestation « berbériste » constitue, selon les dirigeants, dont plusieurs sont d’origine berbère, une menace contre l’unité nationale et la cohésion du pays.

La distinction Arabe/Berbère, et plus encore Arabe/Kabyle, constitue une donnée fondamentale de l’univers socio-culturel algérien. Un séjour à Alger, notamment, permet aisément de constater cette réalité. Venus à Alger pour travailler ou pour étudier, les Kabyles ont tendance à se regrouper entre eux, étant confrontés, dans la capitale, à un milieu sociolinguistique différent. Aussi règne-t-il, entre les deux communautés, arabophone et berbérophone, une méfiance constituant à elle seule une barrière importante à un rapprochement et à une intégration harmonieuse.

Entreprise depuis plusieurs années, la politique d’arabisation poursuit son cours et demeure l’une des thématiques dominantes du discours officiel Rares sont les éditions du El Moudjahid, le quotidien national en langue française, qui ne fassent mention des efforts poursuivis en faveur de la « langue nationale ».

Pourtant, l’utilisation de l’arabe classique ne traduit pas la réalité sociolinguistique du pays. Selon nous, trois raisons expliquent la ferme volonté des dirigeants algériens d’imposer l’arabe littéraire comme langue nationale. Premièrement, l’arabe classique offre un contrepoids à l’influence du français, surtout perceptible en milieu étudiant et au niveau de l’administration publique. Il s’agit de se démarquer le plus possible de l’ancien colonisateur, en affirmant l’appartenance de l’Algérie au sein de la grande nation arabe. Et l’arabe n’est-il pas la langue du Coran et d’une civilisation au passé prestigieux ?

Deuxièmement, pour les autorités algériennes, le berbère et l’arabe dialectal demeurent des substrats de communication « inférieurs», incapables d’« assimiler » la production scientifique et intellectuelle. Cette conception favorise le choix de l’arabe classique, considéré comme une langue aux capacités d’expression plus larges. Troisièmement, la politique d’arabisation s’inscrit dans la mouvance des efforts entrepris par l’élite algérienne vers une restauration culturelle et la reconquête d’une identité bafouée après plus d’un siècle d’occupation française. Revenir à l’arabe, c’est retrouver ses origines, étant entendu que ce «retour aux sources» n’exclut pas une forte intériorisation des normes occidentales.

Force est de constater que le refus du pluralisme culturel est entretenu par le mythe unanimiste propre au système politique algérien (un système de parti unique, bureaucratique, fortement centralisé). Malgré quelques concessions, au demeurant mineures, consenties par le régime, la revendication berbère n’a cessé, surtout par l’entremise de la chanson, de s’affirmer au cours des dernières années. Elle porte en elle le refus d’un centralisme excessif et uniformisant. Il est donc à prévoir, pour l’avenir, la politisation croissante de la lutte pour la reconnaissance des langues populaires nationales en Algérie, surtout si elle continue de se développer en marge des structures officielles.

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