Conflit au Moyen-Orient : garder la tête froide

La Presse, 9 avril 2002
Politicologue et MBA, l’auteur oeuvre en développement international.

Comme le font tous les médias occidentaux depuis quelques semaines, La Presse publiait récemment, côte à côte, deux textes sur le conflit israélo-arabe, l’un essentiellement pro-Israël, l’autre pro-palestinien. Typique de ce conflit inextricable, ces deux opinions démontraient, une fois de plus, la difficulté d’une position mitoyenne dans cette discorde maintenant vieille de plus de 50 ans.

En effet, plus que tout autre litige international, le conflit israélo-palestinien attise les passions. Pour le citoyen ordinaire qui tente d’y voir clair, le fait de rester neutre et de miser sur une analyse objective reste un défi permanent, surtout quand les images télévisées rapportées de cette région sont toutes aussi horrifiantes les unes que les autres.

On me permettra un souvenir personnel, du temps de ma formation universitaire du début des années 1980. Déjà, à l’époque, la situation au Moyen-Orient suscitait des débats animés sur le campus et plusieurs conférences étaient organisées pour aider les étudiants à mieux comprendre les grands enjeux dans cette région. Presque chaque fois, un dialogue de sourds en émergeait, le côté juif insistant à satiété sur la non-reconnaissance de l’État hébreu par les pays voisins, le côté arabe dénonçant la même chose, soit la non-reconnaissance des Palestiniens, privés d’État national.

Dans ces débats, les Québécois de souche prenaient parti la majorité du temps pour un camp ou pour l’autre, quelques fois avec plus de vigueur que les porte-parole des deux communautés. Bref, la situation sur le terrain était plus ou moins reproduite ici. Ayant pu ensuite voyager en Israël et en Cisjordanie à la faveur d’une mission d’étude, et étant en lien autant avec des Israéliens que des Palestiniens, je m’étais rapidement vu coincé dans ce magma des émotions à vif démontrées par les deux parties, rendant difficile la tâche de dresser un portrait neutre et fluide de la situation.

Remarquable dans ce conflit en effet est la solidité des arguments historiques avancés par les deux factions en présence. Je mets au défi quiconque serait en contact avec des porte-parole israéliens de ne pas flancher à la force des propos émis pour expliquer leur politique passée et actuelle.

Les arguments, déclamés à vive émotion, tourneraient autour de l’exaction ignoble commise contre les Juifs lors de l’Holocauste, le refuge que constitue pour eux Israël, l’héroïsme des Juifs venus de partout dans le monde pour créer une société fonctionnelle, moderne et démocratique, le refus constant des Arabes de reconnaître leur État, l’hypocrisie des régimes arabes dans leur soutien aux Palestiniens, le caractère défensif de leur occupation des territoires.

Or, dans le même temps, les Palestiniens peuvent susciter chez vous la même émotion en leur faveur. Ils invoqueront leur départ forcé dès 1948 à la suite de la création de l’État hébreu, leur exil permanent, les conditions de vie inacceptables dans lesquelles ils se retrouvent, l’humiliation quotidienne que leur fait subir l’occupation israélienne depuis 1967. Tout cela avec moult exemples tout aussi percutants les uns que les autres. Ajoutez les morts, le cousin assassiné, le frère handicapé, et vous avez tout pour rendre les débats extrêmement émotifs, voire violents.

Cela illustre à quel point il est facile, dans ce sujet en particulier, de sombrer dans la partisanerie aveugle, à la faveur d’une position ou de l’autre. Pour la communauté internationale et, surtout, pour les Américains qui doivent jouer les arbitres entre les protagonistes, l’enjeu d’assurer un point d’équilibre satisfaisant pour tous et d’éviter les déchirements est tout simplement titanesque.

Pour nous, citoyens, le défi consiste, surtout que nous abritons aussi des communautés juive et arabe, à garder la tête froide et à tenter de comprendre la légitimité des griefs des deux parties en cause. Le caractère amplement explosif de la situation dans cette région et la fragilité que revêt toute solution de coexistence pacifique exigent d’aller dans ce sens plutôt que vers un militantisme rancunier, peu favorable à la construction d’un avenir fondé sur la coexistence pacifique, l’unique avenue possible pour les Juifs et les Arabes au Moyen-Orient et ailleurs.

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