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Jihad Academy

Nicolas Hénin, Jihad Academy. Nos erreurs face à l’État islamique, Fayard, Paris, 2015, 251 p.

Nuit blanche, septembre 2015

Depuis le début de la guerre civile en Syrie, certaines voix se font entendre en Occident selon lesquelles il faut renouer avec le bourreau de Damas, Bachar al-Assad, pour mieux contrer les radicaux islamiques, devenus un ennemi commun ; Nicolas Hénin s’inscrit en faux contre cette approche. Selon lui, le régime syrien n’a rien du « rempart laïc » et du protecteur des minorités qu’il prétend être : au contraire, c’est lui qui alimente les communautarismes depuis le déclenchement du Printemps arabe, cela afin de se présenter comme l’allié naturel d’un Occident naïf et manipulable.

Ce livre est une charge contre le régime syrien de Bachar al-Assad et les aveuglements de l’Occident dans sa politique au Moyen-Orient.

Nicolas Hénin n’est pas le dernier venu. Il a été journaliste en Irak et en Syrie durant nombre d’années, et un des rares otages des djihadistes à avoir été libérés. C’était en 2014 (l’auteur en fait peu état dans cet ouvrage).

Selon lui, c’est l’État syrien actuel, uniquement préoccupé par sa survie, qui a ni plus ni moins enfanté l’État islamique (EI), entre autres pour mieux étouffer la voix des démocrates et des pacifistes du Printemps arabe. À preuve, le régime syrien a en effet libéré de prison des intégristes, facilité leur déplacement, et a ainsi pu cyniquement s’afficher comme un moindre mal dans un monde arabe plongé en plein chaos.

À propos de l’EI, l’auteur écrit : « Il faut garder à l’esprit qu’il [Bachar al-Assad] n’a aucun intérêt à sa disparition, qui signifierait aussi la fin d’un épouvantail fort utile ».

Résultat : comme cela est trop souvent le cas dans cette partie du monde, les modérés sont marginalisés, et on se retrouve devant la situation binaire habituelle, soit un État dictatorial et illégitime, oligarchie ayant pillé les richesses du pays, et des combattants radicalisés à la mesure de la violence qu’ils subissent.

Ainsi laissés à eux-mêmes, marginalisés, les Sunnites notamment, en Irak, où ils sont minoritaires, comme en Syrie, où ils sont majoritaires mais dominés, n’ont presque aucun autre choix pour assurer leur sécurité que d’appuyer l’EI, pour trouver refuge « auprès du plus fort, celui qui montre les gros muscles et qui, aussi laid soit-il, donne l’impression d’être le plus en position de les protéger ».

L’histoire bégaie, déplore l’auteur : « […] au Moyen-Orient, l’Occident fabrique par ses propres erreurs son propre ennemi ». En somme, il contribue activement à constituer une Jihad academy… qui vient le hanter par la suite, contribuant à la radicalisation qu’il craint tant.

Comment se sortir de cette impasse ? Notamment, suggère Hénin, en arrêtant d’appuyer, à court terme, les dictatures au nom de la sécurité, comme nous le faisons en Égypte avec le régime al-Sissi, encore plus autoritaire que celui de Moubarak. Et en poursuivant résolument une vision à long terme, soit en appuyant un développement économique inclusif et les actions des vrais démocrates.

La grande guerre pour la civilisation. L’Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005)

Robert Fisk, La grande guerre pour la civilisation. L’Occident à la conquête du Moyen-Orient (1979-2005), Paris, la Découverte, 2005.

Nuit blanche, numéro 103, juin 2006

On dit parfois d’un livre que sa parution est en soi un événement. L’ouvrage du journaliste britannique Robert Fisk entre dans cette catégorie. Qu’on en juge : Fisk est le seul Occidental à avoir interviewé (trois fois) Ben Laden, en plus de parcourir le Moyen-Orient depuis des décennies. Les quelque 900 pages qu’il livre sont remplies de souvenirs pénétrants sur le monde arabe et musulman actuel.

Le principal thème de ce livre concerne les méfaits commis par les puissances occidentales, au premier rang les États-Unis, en Orient musulman. Et combien l’histoire se répète, que ce soit le colonialisme britannique en Irak au début du siècle, celui des États-Unis en Iran avec le renversement en 1953 d’un gouvernement démocratique ou encore les deux guerres du Golfe de 1991 et de 2003. Autant d’actions marquées du sceau, insiste Robert Fisk, de l’unilatéralisme et de l’hypocrisie.

L’Irak constitue un cas particulièrement accablant. L’auteur s’attarde notamment sur deux événements marquants. L’un est l’abandon des insurgés irakiens après la guerre de 1991, pourtant encouragés à la révolte par les États-Unis, lâchement abandonnés par la suite, et massacrés par Saddam. L’auteur qualifie ce geste de « crime contre l’humanité », rien de moins.

Il y a aussi la politique « Pétrole contre nourriture », mise en place pour contenir Saddam après la guerre contre l’Irak, faite de bombardements sélectifs et de sanctions.

Cette stratégie a surtout contribué à affamer le peuple irakien, et notamment ses enfants, que Robert Fisk a vu mourir par dizaines auprès de médecins courageux, mais démunis devant un tel désastre. Laissons s’exprimer l’auteur : « D’un point de vue historique, on en parlera un jour comme de notre crime le plus impitoyable contre le Moyen-Orient, contre les Arabes et contre les enfants ».

L’auteur conclut son monumental ouvrage en rappelant la triste gestion des Américains de l’après-guerre du Golfe en Irak en 2003. Dans le chaos qui s’est emparé du pays à la suite de la chute du régime, un fait résume bien l’action cynique de l’Occident au Moyen-Orient : les seuls biens protégés ne furent ni les musées, avec leurs splendides trésors millénaires, encore moins les écoles, mais bien les bureaux des ministères de l’Intérieur… et du Pétrole, bien sûr.

Fitna. Guerre au cœur de l’islam

Gilles Kepel, Fitna. Guerre au cœur de l’islam, Paris, Gallimard, 2004.

Nuit blanche, numéro 98, avril 2005

Depuis le 11 septembre, Gilles Kepel est devenu la figure la plus connue de l’islamologie française. Ayant déjà à son actif nombre d’ouvrages réputés sur l’intégrisme islamique, publiés ces vingt dernières années, le chercheur en est à son troisième bouquin paru depuis les fameux attentats sur le sol américain.

C’est sans compter ses nombreux articles dans les grands médias, qui lui valent d’ailleurs maintenant une reconnaissance internationale : Gilles Kepel est en effet le seul islamologue européen avantageusement cité dans les médias aux États-Unis.

La fitna dont l’auteur fait le titre de son ouvrage est le mot arabe pour chaos, le désordre qui guette en permanence la communauté des croyants (oumma) si elle s’éloigne des prescriptions de l’islam.

Il s’agit d’un terme négatif, en opposition à jihad, à connotation plus positive, qui implique l’effort, le volontarisme au profit de l’expansion de la religion. Les deux pôles sont donc en opposition, l’un venant diviser la communauté, l’autre la renforcer.

Or, la fitna actuelle qui guette la maison de l’islam ne se fait pas dans le territoire traditionnel, souligne Kepel… mais en Europe, où vivent depuis quelques décennies des millions d’immigrés musulmans en contact quotidien avec l’Occident honni des intégristes.

L’ouvrage rend compte de l’évolution politique et idéologique des dernières années au Moyen-Orient, du conflit israélo-palestinien au développement d’al Qaïda, à la politique américaine fondée exclusivement sur l’accès aux hydrocarbures et la sécurité d’Israël.

Le propos est complet et excellent, bien ficelé, et informatif, surtout l’exposé sur la révolution néo-conservatrice aux États-Unis, ses origines, ses penseurs, et son idéologie qui a mené tout droit au volontarisme guerrier en Irak.

Ceci dit, le titre porte à confusion : on s’attend en effet à un débat sur la lutte cruciale entre laïcistes et intégristes en islam, dont l’issue déterminera la sécurité internationale, bref à un propos fouillé sur cette « guerre au sein de l’islam », sur ses penseurs, ses activistes, notamment sur les laïcistes, encore peu connus, qui tentent de moderniser l’islam et de l’adapter aux réalités modernes. Ce sera, espérons-le, pour une prochaine fois.

Comments on Palestinians: Amateurish analysis

The Suburban, April 24, 2002

I was shocked reading Joel Goldenberg’s article, « Palestinian society violent: prof », published in your last edition, which referred to comments by UQAM professor Julien Bauer.

According to him, Palestinians are inherently violent. I think these kind of biased reports aggravate the already poisoning atmosphere of all debates sourrounding the Israeli-Palestinian conflict.

These comments are extremely misleading, since they do not take into account the context in which this presumed violence takes place. It is like saying that all Israelis are anxious and suspicious people, without explaining that anybody would feel the same when exposed to potential threats by just walking in the street of taking a coffee.

In the current situation, the last thing we need is this kind of amateurish analysis.

Conflit au Moyen-Orient : garder la tête froide

La Presse, 9 avril 2002
Politicologue et MBA, l’auteur oeuvre en développement international.

Comme le font tous les médias occidentaux depuis quelques semaines, La Presse publiait récemment, côte à côte, deux textes sur le conflit israélo-arabe, l’un essentiellement pro-Israël, l’autre pro-palestinien. Typique de ce conflit inextricable, ces deux opinions démontraient, une fois de plus, la difficulté d’une position mitoyenne dans cette discorde maintenant vieille de plus de 50 ans.

En effet, plus que tout autre litige international, le conflit israélo-palestinien attise les passions. Pour le citoyen ordinaire qui tente d’y voir clair, le fait de rester neutre et de miser sur une analyse objective reste un défi permanent, surtout quand les images télévisées rapportées de cette région sont toutes aussi horrifiantes les unes que les autres.

On me permettra un souvenir personnel, du temps de ma formation universitaire du début des années 1980. Déjà, à l’époque, la situation au Moyen-Orient suscitait des débats animés sur le campus et plusieurs conférences étaient organisées pour aider les étudiants à mieux comprendre les grands enjeux dans cette région. Presque chaque fois, un dialogue de sourds en émergeait, le côté juif insistant à satiété sur la non-reconnaissance de l’État hébreu par les pays voisins, le côté arabe dénonçant la même chose, soit la non-reconnaissance des Palestiniens, privés d’État national.

Dans ces débats, les Québécois de souche prenaient parti la majorité du temps pour un camp ou pour l’autre, quelques fois avec plus de vigueur que les porte-parole des deux communautés. Bref, la situation sur le terrain était plus ou moins reproduite ici. Ayant pu ensuite voyager en Israël et en Cisjordanie à la faveur d’une mission d’étude, et étant en lien autant avec des Israéliens que des Palestiniens, je m’étais rapidement vu coincé dans ce magma des émotions à vif démontrées par les deux parties, rendant difficile la tâche de dresser un portrait neutre et fluide de la situation.

Remarquable dans ce conflit en effet est la solidité des arguments historiques avancés par les deux factions en présence. Je mets au défi quiconque serait en contact avec des porte-parole israéliens de ne pas flancher à la force des propos émis pour expliquer leur politique passée et actuelle.

Les arguments, déclamés à vive émotion, tourneraient autour de l’exaction ignoble commise contre les Juifs lors de l’Holocauste, le refuge que constitue pour eux Israël, l’héroïsme des Juifs venus de partout dans le monde pour créer une société fonctionnelle, moderne et démocratique, le refus constant des Arabes de reconnaître leur État, l’hypocrisie des régimes arabes dans leur soutien aux Palestiniens, le caractère défensif de leur occupation des territoires.

Or, dans le même temps, les Palestiniens peuvent susciter chez vous la même émotion en leur faveur. Ils invoqueront leur départ forcé dès 1948 à la suite de la création de l’État hébreu, leur exil permanent, les conditions de vie inacceptables dans lesquelles ils se retrouvent, l’humiliation quotidienne que leur fait subir l’occupation israélienne depuis 1967. Tout cela avec moult exemples tout aussi percutants les uns que les autres. Ajoutez les morts, le cousin assassiné, le frère handicapé, et vous avez tout pour rendre les débats extrêmement émotifs, voire violents.

Cela illustre à quel point il est facile, dans ce sujet en particulier, de sombrer dans la partisanerie aveugle, à la faveur d’une position ou de l’autre. Pour la communauté internationale et, surtout, pour les Américains qui doivent jouer les arbitres entre les protagonistes, l’enjeu d’assurer un point d’équilibre satisfaisant pour tous et d’éviter les déchirements est tout simplement titanesque.

Pour nous, citoyens, le défi consiste, surtout que nous abritons aussi des communautés juive et arabe, à garder la tête froide et à tenter de comprendre la légitimité des griefs des deux parties en cause. Le caractère amplement explosif de la situation dans cette région et la fragilité que revêt toute solution de coexistence pacifique exigent d’aller dans ce sens plutôt que vers un militantisme rancunier, peu favorable à la construction d’un avenir fondé sur la coexistence pacifique, l’unique avenue possible pour les Juifs et les Arabes au Moyen-Orient et ailleurs.

Sharon et Arafat, obstacles à la paix

La Presse, 12 mars 2002

Depuis plusieurs semaines, l’impression est que chaque jour fait franchir une étape encore plus meurtrière au cycle de violence au Moyen-Orient.

Vendredi, on déplorait la mort de 46 personnes dans des affrontements entre Israéliens et Palestiniens. Samedi, c’est 11 autres personnes qui ont payé de leur vie. La dynamique de violence fonctionne à plein, sans rien ni personne pour l’endiguer.

Pourtant, les solutions quant à la coexistence pacifique entre Israéliens et Palestiniens sont connues. En bref, reconnaissance explicite d’Israël de la part des Palestiniens et fin des attentats ; retrait progressif de l’État hébreu des territoires qu’elle occupe militairement, pour laisser la place à un État palestinien.

À l’évidence, ce qui empêche la reprise d’un véritable dialogue, c’est l’absence de confiance entre les parties. D’un côté comme de l’autre, aucun crédit n’est donné aux dirigeants actuels, tous deux de vieux guerriers habités des nombreux échecs du passé. Les Palestiniens honnissent Sahron, considérée comme un provocateur, et les Israéliens ont perdu tout espoir de voir Arafat faire autre chose que d’envenimer une atmosphère déjà surchargée.

À moins d’un départ prochain du tandem Sharon-Arafat, la poursuite de la violence semble, malheureusement, le seul avenir possible au Moyen-Orient. Un changement de leadership pourrait cependant améliorer rapidement la situation actuelle, empreinte de désespoir, et la faire évoluer vers des horizons moins sombres.

Moyen-Orient : exit Sharon et Arafat

Métro, 7 février 2002
Politologue de formation.

Depuis plusieurs mois, les médias nous rapportent presque quotidiennement des scènes d’une rare violence provenant d’Israël et des territoires de Cisjordanie et de Gaza. Attentats meurtriers, répliques systématiques, Israéliens et palestiniens sont définitivement inscrits dans une logique guerrière où la vengeance appelle la vengeance, le sang invite à plus de sang.

Encore la semaine dernière, deux événements ont attiré l’attention dans cette terre âprement disputée. Pour la première fois, c’est une femme, une palestinienne dans la vingtaine, qui a commis un attentat suicide, emportant avec elle un passant de 80 ans. L’autre nouvelle est cette révélation, incongrue de la part d’un chef d’État, en l’occurrence Ariel Sharon, de son regret de n’avoir pu éliminer physiquement son vis-à-vis palestinien, Yasser Arafat.

Pourtant, les solutions quant à la coexistence pacifique entre Israéliens et Palestiniens dans cette zone remplie d’histoire et de religion sont connues. En gros, reconnaissance explicite d’Israël de la part des Palestiniens et fin des attentats ; retrait progressif de l’État hébreu des territoires qu’elle occupe militairement depuis 1967, pour laisser la place

Le Grand Jeu. Orient arabe et rivalités internationales

Paix et Sécurité, hiver 1991/1992

Henry Laurens, Le Grand Jeu. Orient arabe et rivalités internationales, Paris, Éditions Armand Colin, 1991.

Bien peu de régions du monde apparaissent aussi complexes que le Moyen-Orient. Avec les nombreuses confessions religieuses qu’elle abrite, les divers mouvements politiques dont elle est l’incubatrice, lieu de convoitises, autant territoriales que religieuses, cette région semble être destinée à soulever les plus grandes rivalités humaines. Elle constitue l’endroit de prédilection de l’instabilité politique qui pourrait faire basculer le monde dans un chaos dont on n’ose entrevoir les conséquences.

N’est-ce pas un paradoxe de constater que ces territoires, qui ont vu naître les premières civilisations de l’Histoire, sont ceux qui, des siècles plus tard, menacent le plus l’ordre politique international ?

Depuis maintenant plus d’un siècle, l’Occident a établi son influence dans cette région, si bien que tout conflit y ayant lieu ne peut se comprendre sans jauger l’action des puissances locales avec l’intérêt des grandes puissances. C’est ce « Grand Jeu », terme emprunté au romancier Rudyard Kipling, que veut démêler Henry Laurens, directeur-adjoint du Centre d’histoire de l’islam contemporain, à l’Université de la Sorbonne.

La référence à Kipling, romancier de l’espionnage, n’est pas innocente. L’art du Grand Jeu, dit l’auteur, c’est la manipulation, soit la volonté d’établir des influences autres que par la conquête directe, mais qui rapporte les mêmes profits stratégiques et politiques. Une volonté d’influence qui prendra encore plus d’acuité avec le développement des ressources pétrolières et l’internationalisation du conflit israélo-arabe.

Pour nous faire comprendre la logique des développements politiques qui secouent cette région – car logique il y a malgré l’apparente irrationalité dans les conflits en cause -, Laurens se penche sur l’histoire de l’Orient arabe depuis 1945, dont il tente de faire jaillir, dans une analyse fouillée qui n’est ni percutante ni décevante, les principaux faits marquants de son évolution.

En toile de fond, bien sûr, le conflit israélo-arabe et son rôle central dans le développement des idéologies, de l’arabisme unitaire à l’islamisme radical, en passant par les diverses teintes du socialisme, dont le baathisme.

Variété d’idées qui témoignent de la difficulté des élites de la région, à la tête d’États aux configurations ambiguës et artificielles, à se situer convenablement devant un Occident de plus en plus présent, notamment au plan culturel. Citant le cas de l’Irak, l’auteur résume bien, à notre avis, les raisons profondes — anthropologiques diraient certains — qui expliquent l’incapacité des élites arabes à engager leur pays dans un développement véritable.

« La création de l’Irak montre bien l’impuissance et la limite de l’oeuvre politique de l’élite arabe issue de l’administration ottomane. Elle a réussi à fonder un État dans une société totalement hétérogène et à le doter d’une idéologie qui en dépasse le cadre. En même temps, les luttes internes à cette élite, qui expriment le plus souvent des inimitiés personnelles, et l’appel fait à des puissances extérieures pour réaliser des objectifs politiques fragilisent le pouvoir politique. Plus grave encore, le maintien d’écarts sociaux considérables et de divisions confessionnelles, et l’absence de volonté réelle d’en combattre les effets négatifs, entraîneront la ruine politique de ces élites et un risque permanent d’instabilité pour les États qu’elles ont construits », écrit l’auteur.

Instabilité, pourrait-on ajouter, non seulement de ces États, mais également des relations entre les États, marquées elles aussi des inimitiés personnelles entre les chefs, et qui contribueront, à la faveur du conflit avec Israël, à faire de cette région une place forte des régimes dictatoriaux, dominée par des militaires qui accaparent l’essentiel des ressources.

Avec l’ampleur des problèmes économiques et démographiques qui accablent la région, et qui contribuent à la radicalisation des nationalismes ethniques et religieux, on ne peut que souscrire au souhait de l’auteur : une résolution rapide des conflits de la région. « C’est, conclut Laurens, ce qu’il y a de plus raisonnable et de plus utopique. »

La politique canadienne au Moyen-Orient

Le Devoir, 14 mars 1986

David J. Bercuson, Canada and the Birth of Israël: A Study In Canadian Foreign Policy, Toronto, Toronto University Press, 1989.

La POLITIQUE canadienne au Moyen-Orient, lors de la création de l’État d’Israël, n’a nul-lement été, contrairement à ce qui est généralement admis, jalonné par de quelconques sympathies sionistes de la part de l’élite dirigeante ou par les pressions du lobby juif. Elle a répondu à des considérations pratiques, en accord avec les intérêts nationaux du Canada, tels que perçus par les leaders de l’époque.
Voilà les conclusions de la minutieuse enquête menée par David J. Bercuson sur le rôle joué par le Canada lors du conflit israélô-arabe (d’avant et d’après 1948).

Outre le vote sur la partition de la Palestine, que Bercuson considère comme étant le seul moment oû la politique canadienne s’est fait valoir de façon indépendante, le Canada s’est remarquablement efforcé de demeurer à l’écart du conflit sévissant entre les Juifs et les Arabes. Paradoxalement, c’est cette volonté quasi-dogmatique de non-engagement qui a forcé le Canada, cédant en cela à la forte pression des Américains, à participer au Comité spécial des Nations Unies sur la Palestine (UNSCOP) et ainsi à se positionner face à la crise moyen-orientale.

Au lendemain de la Seconde guerre mondiale, dans un monde où prévaut la guerre froide entre les États-Unis et l’URSS, le Canada a bien d’autres préoccupations que les déchirures qui saignent le Moyen-Orient. Les priorités vont à l’appui au plan Marshall et la mise en place d’un système occidental de défense qui aboutira à la création de 1’OTAN. L’unité, des forces occidentales est primordiale face à l’ennemi soviétique.

Dès lors, la seule préoccupation du Canada au Moyen-Orient sera de tenter de diminuer le fossé séparant Américains et Britanniques sur l’attitude à privilégier à l’égard du conflit et d’empêcher l’URSS de se poser comme un acteur dans la région. Là réside, d’après Bercuson, toute la stratégie canadienne dans ce dossier telle qu’élaborée par les policy-makers du Département des Affaires étrangères, et dans les hauts-échelons du Cabinet.

À cette époque, le. Canada n’a aucune relation économique d’envergure avec les États de la région; et la Population canadienne est plus ou moins sensibilisée à la question moyen-orientale. Pour cette raison, MacKenzie King, s’appuyant en bonne partie sur les recommandations d’Elzabeth MacCullum du ministère des Affaires extérieures, s’en remet à l’attitude adoptée par la Grande-Bretagne, en dépit du fait que celle-ci s’illustre par son manque de collaboration aux efforts de l’ONU pour solutionner le conflit.

Selon King, la priorité doit aller non pas tant au règlement de la crise palestinienne mais plutôt an rapprochement américano-britannique sur cet épineux sujet. L’effort diplomatique du Canada se concentrera donc sur l’accommodement des positions des deux partenaires, tout en essayant de demeurer le plus possible à l’écart des perturbations affectant cette partie du monde.

Avec son style sec et un ton des plus prosaïque, et malgré un biais pro-israélien, David J. Bercuson vient de livrer un document majeur sur la politique extérieure canadienne.

La reconnaissance, préalable à la paix

Le Continuum, 14 mars 1983 (avec Dominique Arel)

EN JUIN 1982, commence au Liban la cinquième guerre du Moyen-Orient, depuis la création de l’État d’Israël en 1948. Après les guerres de 1949, 1956, des Six Jours (1967) et du Yom Kippour (1973), la guerre du Liban est de nouveau venue concrétiser l’affrontement brutal entre deux communautés dont les positions semblent, de prime abord, irréconciliables.

Le conflit met en présence deux communautés : l’une juive, l’autre, palestinienne. Toutes deux mettent de l’avant leur droit légitime de vivre sur une même terre, la Palestine. Pour résoudre la question, il ne peut y avoir que deux solutions : l’acceptation mutuelle ou la destruction mutuelle.

En fait, il n’est pas possible de comprendre le problème sans faire un retour sur les événements historiques qui ont marqué l’évolution du conflit. Le refus obstiné des États arabes, et d’une bonne partie de la communauté palestinienne, de reconnaître l’État d’Israël est une conséquence directe de la violence morale qu’ils ont subie

Rappelons les nombreuses promesses non respectées qui leur ont été faites: promesse MacMahon, accords Sykes-Picot.

En outre, historiquement, les Palestiniens n’ont jamais été véritablement représentés. Leur désorganisation politique a fait en sorte que ce sont les États arabes de la région qui se sont chargés de parler en leur nom.

Ce n’est qu’en 1968, lors de la création de l’OLP, qu’une organisation s’est affirmée comme étant le seul représentant légitime des Palestiniens. Ainsi, n’ayant jamais été véritablement consultés, les Palestiniens ne reconnaissent aucun plan de partage ni aucune proposition antérieurement soumise.

De leur côté, le Juifs ont toujours eu une voix pour participer aux négociations concernant leur éventuel statut politique, et ce par l’intermédiaire de l’Organisation sioniste et de l’Agence juive. Toutefois, les différents mandataires n’ont toujours satisfait que partiellement aux revendications des Juifs et cela quoique ceux-ci aient, à chaque fois, accepté les décisions qui les concernaient.

Selon les Arabes, le doublement et même le quadruplement de la superficie d’Israël depuis 1948 prouve que cet État est impérialiste, qu’il ne cherche qu’à s’étendre et à annexer le plus de territoires possible. Selon les Israéliens, l’agrandissement des territoires sous le contrôle de l’État hébreu n’est qu’une réaction au harcèlement constant des pays arabes limitrophes. Ainsi, tous les territoires conquis depuis 1948 sont ceux d’où provenaient les attaques répétées et incessantes contre les populations juives dans ces régions.

En fait, le problème du Moyen-Orient n’est pas en premier lieu un problème de territoire, mais en bonne partie un problème de reconnaissance mutuelle des droits des deux peuples à habiter la même terre. À partir de ce constat de base, tous les autres problèmes deviennent connexes. Toute solution équitable ne peut passer que par cette reconnaissance. Tant que ce processus fondamental n’aura pas été réalisé, aucune solution juste du conflit ne peut être sérieusement et honnêtement envisagée.

Jusqu’à maintenant, un seul État arabe, l’Égypte a reconnu, de jure, en 1978, l’État d’Israël. Cette reconnaissance ne s’est pas faite sans compromis. L’Égypte réclamait territoire du Sinaï pris par Israël lors de la guerre de 1967 ; pour sa part l’État hébreu a du rétrocéder un territoire pour lequel il avait investi plusieurs milliards de dollars ; et ce en dépit des pressions innombrables de religieux juifs refusant de se départir d’un territoire appartenant au « Grand Israël ». Cependant l’État israélien a obtenu de son ancien adversaire la reconnaissance internationale et l’établissement d’échanges diplomatiques entre les deux pays.

Pour plusieurs observateurs, la clé de la solution réside d’une part, dans la reconnaissance par l’OLP de l’État d’Israël et par l’abandon de sa stratégie militaire. D’autre part, Israël doit être prêt à accepter l’établissement éventuel d’un État palestinien en Cisjordanie et dans la bande de Gaza. Cet État devrait être démilitarisé, afin d’éviter qu’il ne devienne une enclave militaire contre Israël.

La politique israélienne des colonies de peuplement, qui vise à l’implantation plus de 100 000 colons juifs en territoires occupés, suscite de sérieuses inquiétudes. Les dirigeants israéliens, et à sa tête le Premier ministre Menahem Begin, ont déjà déclaré qu’ils ne démantèleront jamais des colonies de peuplement, comme cela a été le cas du Yamit au Sinaï.

En, fait, si les leaders israéliens veulent, en définitive, annexer la Jordanie, l’État hébreu se retrouvera avec une majorité arabe, ce qui contreviendrait au fondement même de cet État, soit un État spécifique pour les Juifs.

Si ces même dirigeants veulent expulser éventuellement les Palestiniens vers la Jordanie, où la population est à 60 % palestinienne, Israël commettra alors un acte répréhensible et carrément inacceptable. En fait, si un État palestinien ne peut se créer qu’en Cisjordanie et à Gaza, la seule issue possible est l’existence d’une minorité juive dans le futur État palestinien démilitarisé.

Somme toute, les guerres du Moyen-Orient n’ont amené qu’une aggravation de la situation, particulièrement pour les réfugiés palestiniens.

Seule la voie dit compromis négocié -solution combien plus noble que le recours aux canons- peut conduire à un règlement équitable pour chacune des parties. Malgré, mais peut-être surtout, à cause de la complexité du problème, et en dépit des difficultés qui surgissent quand on veut franchement comprendre les mentalités qui se côtoient en cette région du monde, il nous semble, en tant qu’observateurs étrangers, qu’il s’agit là de la seule issue possible au conflit du Moyen-Orient.